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Vivre sans monde

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Mikaïlou Cissé, professeur de philosophie au lycée au Mali, analyse l’errance de masse provoquée par les violences terroristes en Afrique de l’Ouest comme une crise existentielle et politique profonde. Entre désertification des campagnes, saturation urbaine et limites du système humanitaire, il interroge la négation progressive de la dignité et de la reconnaissance des populations déplacées.

L’errance de masse contemporaine, déguisée en déplacement de populations et produite par les activités des groupes terroristes et de leurs sponsors étatiques étrangers dans une large partie de l’Afrique de l’Ouest, dépasse le cadre d’un simple déplacement ponctuel provoqué par la violence armée. Elle se manifeste par la fuite, la dislocation des liens sociaux et la négation d’un mode d’existence humain dans son sens traditionnel. Les violences, en s’étendant sur des espaces continus du continent, vident de plus en plus les campagnes, fragmentent les territoires ruraux, désorganisent les économies et rendent toute possibilité de retour incertaine, voire impossible.

La désertification des campagnes et la pression urbaine

Les campagnes se vident progressivement, non parce qu’elles auraient cessé d’être habitées, mais parce qu’elles sont devenues des nids d’acteurs terroristes. Cette désertion continue des espaces traditionnels de vie sociale et de production économique – en symbiose avec la terre – alimente un mouvement inverse et massif : l’accumulation des populations déplacées dans les villes, grandes comme petites, transformées en espaces de refuge par défaut. 

La sécurité unit les hommes ; la violence les désunit. Les villes qui les accueillent, souvent dépourvues d’infrastructures adaptées, deviennent des zones de concentration humaine où se superposent précarité ancienne et misère nouvelle. L’urbanisation qui en résulte est subie.

Les capitales, mais aussi les centres urbains, se développent à un rythme exponentiel. Les périphéries sont les premières saturées : campements informels, quartiers provisoires qui se pérennisent sans jamais accéder au statut de véritables espaces de vie. Le flux des populations sur les cartes sécuritaires, en montrant la continuité géographique, rend lisible cette pression invisible exercée sur les villes.

L’humanitaire comme système de gestion

À cette violence territoriale, qui ancre l’errance dans le quotidien sahélien, s’ajoute, plus discrètement mais structurante, celle d’un système humanitaire qui transforme les déplacements de masse en objet de gestion permanente. Le déplacement des populations est devenu un phénomène largement visible, documenté, médiatisé, inscrit dans les rapports internationaux et les campagnes de mobilisation. 

Pourtant, cette survisibilité de la violence terroriste contraste brutalement avec la faiblesse de l’assistance réelle, durable et transformatrice dans la vie quotidienne des masses en détresse existentielle. L’assistance dite humanitaire existe dans les tableaux de suivi, mais se dissout dans la matérialité des cités d’accueil.

Une économie de la détresse

Les ONG occupent une place centrale dans cette économie de la violence. La détresse des populations est omniprésente et constante dans les discours, les conférences et les mécanismes de financement, mais elle se traduit sur le terrain par des interventions fragmentées, ponctuelles, rarement articulées à une vision de long terme. 

La condition d’existence des déplacés devient un langage mobilisable, une ressource discursive indispensable à la survie du système humanitaire lui-même. Ce qui est administré, ce n’est pas l’amélioration des conditions de vie, mais leur continuité dans un état de nécessité permanente. Les déplacés sont maintenus dans un état de négation de l’homme prolongée, suffisamment visible pour justifier l’intervention, mais insuffisamment prise en charge pour permettre une reconstruction réelle.

L’expérience de l’abandon

Cette distance entre discours et réalité nourrit un sentiment profond d’abandon. Être déplacé ne signifie pas seulement avoir fui la violence armée ; c’est aussi faire l’expérience d’un nouvel état non envisagé comme le sien, un élément dans un dispositif opaque de transit de fonds et de capitaux qui distribue et classe sans réparer ni humaniser. 

Le déplacé devient un être à statut administratif, sans protection ni reconnaissance effectives dans la société urbaine. La misère se transforme alors en espace de circulation de ressources dont les principaux concernés restent largement exclus, observateurs passifs d’un système qui parle en leur nom sans les inclure.

La violence silencieuse des hommes

Les femmes et les enfants, pourtant constamment désignés comme groupes prioritaires, demeurent les plus exposés. Les enfants déplacés grandissent dans une suspension éducative prolongée et une exposition à diverses formes de violence.

Les femmes cumulent les vulnérabilités : perte des moyens de subsistance, surcharge domestique et économique dans des espaces surpeuplés et peu sécurisés. L’absence de cadre de vie humaine et de mécanismes crédibles rend ces espaces un continuum de violences structurellement invisibles ; elles échappent aux indicateurs tout en façonnant durablement les trajectoires de vie.

Les hommes, lorsqu’ils survivent aux attaques, portent une autre forme de violence, plus silencieuse : celle de l’effondrement de l’être-au-monde dans sa nudité pure. Dépossédés de l’autorité sur soi, du rôle économique et protecteur, rarement ciblés par les programmes d’assistance humanitaire, souvent soupçonnés ou ignorés, ils deviennent des cicatrices socialement inutiles dans l’espace urbain, marquant profondément un être qui, sans son contexte, devient un être sans son monde.

Une liminalité sociale permanente

Cette non-assistance, matérielle et psychique, constitue une violence structurelle supplémentaire. Les populations ne sont pas seulement privées de ressources ; elles sont privées de reconnaissance. Comptées, catégorisées, déplacées, elles sont rarement associées aux décisions qui les concernent. Leur parole est sollicitée à titre consultatif, jamais constitutif. Elles deviennent des objets de gestion plutôt que des citoyens politiques, enfermées dans une liminalité sociale où l’existence se réduit à la survie.

Dans ce paysage fragmenté, l’humanitaire, loin de corriger les effets de la violence, participe parfois à sa stabilisation. La justification des financements, des présences institutionnelles et des trajectoires professionnelles internationales administre une situation de fait plutôt que résolue. Le déplacé doit cesser d’être nécessaire au fonctionnement du système et à la narration de l’urgence pour permettre une reconstruction durable.

Mikaïlou Cissé


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