Bien avant l’aliénation numérique, des penseurs avaient déjà alerté sur les dangers de la télévision pour la compréhension de la sexualité. À l’ère des réseaux sociaux et de la pornographie en ligne, il devient urgent d’éclairer sur les mécanismes de la désinformation sexuelle qui touchent plus particulièrement les enfants.
Tandis que les gouvernements européens et africains cherchent à mieux protéger les mineurs face aux dérives des plateformes numériques, une autre bataille se joue dans le silence des chambres d’enfants. Celle de la construction des imaginaires amoureux et sexuels à travers des images omniprésentes qui, souvent, informent mal, déforment la réalité et remplacent la parole des adultes.
Ce que Popper avait vu
Il y a quelque chose d’inquiétant dans la continuité entre ce que Karl Popper écrivait en 1994 dans La Télévision : un danger pour la démocratie et ce que nos enfants vivent aujourd’hui devant leurs écrans — qu’il s’agisse d’un téléviseur, d’un smartphone ou d’une tablette. Ce que le philosophe autrichien avait diagnostiqué comme une déformation de la réalité sexuelle par la télévision est devenu, avec l’avènement d’internet, une pandémie silencieuse qui frappe les plus jeunes avant même qu’ils aient les mots pour la nommer.
En 1987, deux tiers des adultes interrogés estimaient déjà que la télévision influençait l’activité sexuelle des jeunes et qu’elle ne donnait pas une image réaliste ni objective de la sexualité. Popper en tirait une double conclusion implacable : la « télévision déforme la sexualité » parce qu’elle en donne une image fausse, et parce qu’elle prive les jeunes de toute information sur la « diversité des comportements amoureux » et des choix qui s’offrent à eux.
Cette analyse, formulée il y a trente ans à propos du petit écran, vaut désormais mille fois plus à l’ère des plateformes numériques, où les contenus à caractère sexuel explicite sont accessibles à tout enfant disposant d’une connexion internet et de quelques minutes de curiosité. Là où la télévision de 1987 distordait, les algorithmes d’aujourd’hui saturent, submergent, normalisent.
Une initiation confisquée
Dans mon roman Fatoma : Le Broussard, je décris la scène fondatrice de l’éveil sexuel du jeune Fatoma : un soir ordinaire, le père regarde un film de guerre à la télévision. Il tient la télécommande d’une main jalouse, prêt à couper toute scène jugée obscène — il lui arrive même de découper, au sens propre, les parties de cassette correspondant aux séquences inappropriées. Mais ce soir-là, la fatigue l’emporte. Quelques minutes d’un film suffisent. L’enfant découvre ce qu’il n’avait jamais imaginé : l’acte charnel, la fusion des corps. En une nuit, toute sa vision de l’amour bascule.
Ce moment romanesque n’est pas une anecdote. Il est une métaphore exacte de ce que vivent des millions d’enfants, que leurs parents soient vigilants ou non. La question n’est plus de savoir si l’enfant sera exposé, mais quand, dans quel contexte, et avec quels outils pour décoder ce qu’il voit. Fatoma n’en avait aucun. Il croyait, avant cette nuit, que faire l’amour consistait à s’allonger sur son partenaire en imitant des mouvements de piston. Personne ne lui avait appris autrement. La télévision l’a instruit à sa façon — c’est-à-dire mal, vite, et sans nuance.
Le mensonge de l’image
Ce que l’écran enseigne sur la sexualité est presque toujours un mensonge. Un mensonge par omission, d’abord : on ne montre ni l’intimité émotionnelle, ni la vulnérabilité, ni le consentement, ni les doutes, ni l’apprentissage mutuel qui constituent l’essentiel de la vie amoureuse réelle. Un mensonge par exagération ensuite : les corps représentés sont standardisés, les performances codifiées, les rapports de pouvoir banalisés. Un mensonge par répétition enfin : à force de voir les mêmes représentations, l’enfant les intègre comme une norme, sans jamais avoir reçu les clés critiques pour les questionner.
Popper soulignait que la télévision ne nous apprenait rien sur la « diversité des comportements amoureux » ni sur les choix qui s’offrent à nous. C’est précisément cette lacune qui est dangereuse. L’enfant ne voit pas des amours multiples, des désirs variés, des relations construites dans le respect. Il voit un modèle unique, répété jusqu’à l’évidence, qui lui dit : c’est comme ça que ça marche. Rien d’autre n’existe.
La honte comme seul compagnon
Dans Fatoma : Le Broussard, l’éveil sexuel du personnage s’accompagne aussitôt de honte et de culpabilité. Il découvre la masturbation seul, dans sa chambre, sans comprendre ce qui lui arrive. Il ne sait pas si ce qu’il ressent est normal. Il ignore si c’est du sang, de l’urine, ou autre chose. Personne ne lui a expliqué. Pas son père, trop absent à lui-même et trop prompt aux punitions. Pas sa mère, dont la tendresse ne pouvait franchir certains silences. Pas l’école, qui n’abordait pas ces questions.
Cette solitude de l’enfant face à son corps en train de se transformer est universelle. Elle traverse les classes sociales, les cultures, les continents. Et dans ce vide, l’image s’engouffre — sans garde-fou, sans traduction, sans accompagnement adulte.
C’est ce que Popper n’avait peut-être pas entièrement mesuré : la télévision ne fait pas que déformer, elle remplace. Elle occupe l’espace laissé vacant par les adultes silencieux, les parents qui ne savent pas comment parler, les enseignants qui esquivent. Dans les sociétés où l’éducation sexuelle est absente ou insuffisante, l’écran devient le seul pédagogue disponible. Et c’est un pédagogue menteur.
Ce que nous devons aux enfants
Trente ans après Popper, à l’heure où un enfant de dix ans peut accéder en quelques clics à des contenus pornographiques bien plus explicites que ce que la télévision de 1987 aurait jamais osé diffuser, la question ne peut plus être esquivée. Que disons-nous aux enfants sur la sexualité ? Que leur donnons-nous comme grille de lecture pour distinguer la réalité de la mise en scène, le désir de la contrainte, l’amour de la performance ?
La réponse honnête est : pas grand-chose. Ni la famille, souvent paralysée par la gêne ou les tabous culturels et religieux, ni l’école, qui traite encore l’éducation à la sexualité comme une matière optionnelle ou scandaleuse, ne font le travail que les écrans, eux, font sans relâche.
Fatoma, le personnage de mon roman, grandit dans un village fictif du Sahel, dans une République imaginaire appelée Zanzane. Mais ses désarrois face à son corps, ses premières émotions confuses, sa honte solitaire et ses erreurs d’interprétation, des millions d’enfants réels les vivent en ce moment même, partout dans le monde. Ce n’est pas un problème africain, ni un problème des pauvres, ni un problème d’une époque révolue. C’est un problème de notre présent.
Ce que nous devons aux enfants, c’est exactement ce que Popper réclamait : non pas la censure — il était trop libéral pour ça —, mais la transmission. Leur donner les mots, les concepts, les repères pour comprendre ce qu’ils voient. Leur apprendre que la diversité des désirs existe, que le consentement se construit, que la sexualité n’est pas un spectacle mais une relation. Leur montrer que l’écran ment, et pourquoi il ment.
Faute de cela, nous laissons l’image faire l’éducation à notre place. Et l’image, comme Popper et bien d’autres penseurs, l’avaient compris bien avant nous, n’est pas désintéressée.
Fousseni Togola
En savoir plus sur Sahel Tribune
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
