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[Tribune ] Le terrorisme : histoire, ambiguïtés et usages politiques d’un concept controversé

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Dans cette réflexion approfondie, Mikaïlou Cissé, professeur de philosophie au secondaire au Mali, analyse la notion de terrorisme en revenant sur son évolution historique, ses ambiguïtés juridiques et ses usages politiques. À travers une approche à la fois philosophique et géopolitique, l’auteur montre que le terrorisme ne peut être compris uniquement comme une forme de violence, mais aussi comme une catégorie de qualification dont le sens dépend des contextes historiques, des rapports de pouvoir et des enjeux des relations internationales.

Le terme « terrorisme » occupe aujourd’hui une place centrale dans les discours politiques, médiatiques et militaires contemporains. Pourtant, derrière son apparente évidence morale, il dissimule une notion historiquement évolutive, juridiquement contestée et politiquement instrumentalisée. Comprendre le terrorisme exige donc de dépasser les usages immédiats du mot pour en retracer la généalogie, en interroger la portée conceptuelle et en examiner les implications géopolitiques. 

L’origine révolutionnaire du concept

Dès lors, il révèle que le terrorisme n’est pas seulement un phénomène de violence, mais aussi une catégorie de qualification politique dont la signification dépend des contextes historiques et des rapports de pouvoir.

Historiquement, le terme apparaît dans un contexte inattendu au regard de son usage actuel. Son origine remonte à la Révolution française, plus précisément à la période de la Terreur entre 1793 et 1794. À cette époque, la terreur est assumée comme un instrument politique par le pouvoir révolutionnaire afin de préserver la République face aux menaces intérieures et extérieures. 

La violence n’est pas alors celle d’acteurs clandestins contre l’État, mais bien celle exercée par l’État lui-même pour défendre un ordre politique jugé légitime. Dans cette configuration originelle, le terrorisme n’est pas perçu comme une criminalité marginale, mais comme une technique de gouvernement fondée sur l’intimidation et la peur. Cette généalogie historique rappelle que la notion de terrorisme ne naît pas dans la périphérie du pouvoir, mais au cœur même de l’État.

La transformation du sens au XIXe siècle

Au cours du XIXe siècle, le sens du terme connaît cependant une transformation progressive. Avec l’émergence de mouvements anarchistes, révolutionnaires et nationalistes, le terrorisme en vient à désigner des actions violentes dirigées contre les institutions étatiques ou contre les représentants du pouvoir. Les attentats anarchistes, les actions de groupes révolutionnaires ou certaines luttes de libération nationale contribuent à modifier la perception du phénomène.

Dans ce nouveau contexte, la violence terroriste est associée à des acteurs non étatiques cherchant à déstabiliser l’ordre politique établi. Cette mutation sémantique révèle déjà une tension fondamentale : la qualification de terrorisme dépend largement de la position de celui qui l’énonce. Pour les gouvernements, ces actes apparaissent comme des formes de criminalité politique menaçant l’ordre public. Pour leurs auteurs, ils peuvent être présentés comme des moyens de résistance ou de lutte contre l’oppression. La notion devient ainsi intrinsèquement polémique, oscillant entre condamnation morale et justification politique.

L’absence de définition universelle dans les relations internationales

À l’époque contemporaine, cette ambiguïté s’accentue encore avec la mondialisation des conflits et l’émergence de réseaux transnationaux de violence politique. Malgré l’usage massif du terme dans les relations internationales, aucune définition universelle et consensuelle du terrorisme n’existe. Les organisations internationales ont tenté d’en préciser les contours, mais les divergences politiques entre États rendent difficile l’adoption d’une définition unique.

Dans ce contexte, l’Organisation des Nations unies privilégie une approche pragmatique. La résolution 1566 adoptée en 2004 décrit le terrorisme comme des actes criminels dirigés contre des civils, commis dans l’intention de provoquer un état de terreur au sein d’une population ou de contraindre un gouvernement à agir d’une certaine manière. Cette formulation met l’accent sur deux critères essentiels : l’intention de produire un effet psychologique de peur collective et l’usage de la violence contre des civils.

Cette tentative de clarification vise à établir une base juridique permettant la coopération internationale contre les réseaux violents transnationaux. Toutefois, elle laisse subsister une difficulté majeure. En pratique, la plupart des définitions internationales s’appliquent principalement aux acteurs non étatiques, tandis que les violences commises par les États sont généralement inscrites dans le cadre du droit international humanitaire. Cette distinction contribue à maintenir une zone d’ombre conceptuelle autour de ce que certains qualifient de « terrorisme d’État », notion qui demeure politiquement sensible dans les relations internationales.

Le terrorisme comme catégorie stratégique dans les relations internationales

Dans les pratiques géopolitiques contemporaines, le terme « terrorisme » fonctionne ainsi souvent comme une catégorie stratégique. Les gouvernements l’utilisent pour délégitimer leurs adversaires et justifier diverses politiques sécuritaires ou interventions militaires. Cette dynamique s’est particulièrement intensifiée au début du XXIe siècle à la suite des attentats du 11 septembre 2001.

La proclamation d’une « guerre mondiale contre le terrorisme » a contribué à universaliser cette catégorie dans les discours politiques et à renforcer les dispositifs juridiques et sécuritaires dans de nombreux États. Les législations antiterroristes se sont multipliées, élargissant les pouvoirs des autorités publiques en matière de surveillance, de répression et de contrôle des populations et des États. Parallèlement, certaines puissances ont établi des classifications d’« États parrains du terrorisme », catégories souvent influencées par des considérations stratégiques et politiques autant que juridiques et humanitaires.

Une qualification profondément politique de la violence

Cette évolution révèle le caractère profondément politique de la notion. Loin d’être une simple description objective d’actes violents, le terrorisme fonctionne également comme un instrument de qualification normative. Nommer un acteur « terroriste » revient à lui retirer toute légitimité politique et à inscrire son action dans le registre de la criminalité absolue. Cette dimension performative du langage explique la force symbolique du terme dans les relations internationales.

Elle explique aussi les débats persistants autour de son usage, car la qualification de terrorisme peut dépendre autant des rapports de puissance que de critères juridiques ou moraux.

Cette situation renvoie plus largement à la question de la qualification de la violence politique. Toute violence ne se réduit pas à sa matérialité : elle est toujours interprétée et catégorisée dans des cadres normatifs et discursifs. Une même action peut être décrite comme un acte de guerre, une insurrection, une résistance ou un terrorisme selon le point de vue adopté.

Cette pluralité d’interprétations montre que la notion de terrorisme appartient autant au domaine du langage politique qu’à celui du juridique ou du stratégique. Elle illustre également la difficulté de distinguer clairement entre violence illégitime et violence politiquement justifiée dans les situations de conflit.

Vers une définition plus objective du phénomène

Dans ce contexte, recentrer la définition du terrorisme sur des critères relativement objectifs afin de limiter les manipulations politiques semble nécessaire. Ces critères incluent l’usage intentionnel de la violence, la cible constituée de civils, la volonté de produire un effet psychologique de peur collective et la poursuite d’objectifs politiques. Une telle approche permettrait de dissocier la qualification du terrorisme de l’identité des acteurs et de la fonder plutôt sur la nature des actes commis.

En définitive, le terrorisme apparaît comme une notion à la fois indispensable et fragile dans la compréhension des conflits contemporains. Indispensable, parce qu’elle permet de désigner certaines formes de violence politique visant délibérément les populations civiles et les États souverains. Fragile, parce que son usage reste profondément dépendant des contextes politiques et des rapports militaires.

Dans les débats publics, parler du terrorisme implique donc de préciser les critères employés, de distinguer les faits de leur qualification normative et de replacer les événements dans leur contexte historique et politique. À défaut de cet effort de clarification, le terme risque de perdre sa valeur sémantique pour devenir une simple arme rhétorique dans les conflits du monde contemporain.

Mikaïlou Cissé


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