[Tribune] Migration clandestine : retenir sur place les jeunes subsahariens africains

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Dans cette tribune, notre contributeur Bocar Harouna Diallo, géographe basé au Sénégal, se prononce sur les récents évènements survenus au Maroc où une vingtaine de migrants subsahariens ont perdu la vie. Il fait remarquer une multitude de facteurs expliquant le phénomène de l’émigration et donne des pistes de réflexion pouvant contribuer à retenir sur place  les jeunes en Afrique subsaharienne.

Carrefour migratoire et pays d’accueil du fait de sa proximité avec les îles espagnoles, le Maroc continue de briser les rêves des migrants subsahariens d’Afrique. C’est un nouveau drame de la migration aux portes de l’UE [Union Européenne] avec des pertes de vies humaines (environ 23) inacceptables qui vient de se produire. Il s’y ajoute le nombre élevé de blessés. Face à cette tragédie humaine, une enquête sérieuse et indépendante doit être menée pour déterminer les circonstances de ce bilan très lourd. Cette situation  fréquente montre à suffisance que les politiques migratoires suivies sont incohérentes, mortelles et obsolètes  avec des frontières et barrières qui tuent.

L’émigration n’est pas un phénomène nouveau. Ce sont les traitements inhumains des migrants qui deviennent récurrents dans le pays d’accueil ou de passage notamment au Maroc. Les jeunes migrants subsahariens continuent de perdre la vie dans la mer durant leur voyage sans retour, sans compter les innombrables interpellations des pirogues en pleine mer et les incessantes arrivées dans les îles maghrébines et espagnoles. Les présidents africains subsahariens doivent ipso-facto réagir, les institutions internationales ne doivent pas aussi rester muettes.

Multitude de facteurs

Ces départs massifs montrent que les Etats africains ont failli dans leurs politiques de l’emploi des jeunes malgré les potentialités disponibles. Beaucoup de justificatifs de départ de nos jeunes vers d’autres lieux estimés  plus faciles à vivre sont évoqués par l’opinion publique majoritaire. D’autres s’interrogent sur l’inefficacité des politiques d’emploi des États et des taux de chômage parfois chroniques. Il faut aussi reconnaitre que beaucoup de jeunes africains pensent que la migration est une carte de luxe à exhiber aux yeux de la société.

Les retours des migrants réussis sont aussi un facteur parfois provocateur des départs massifs. L’autre réalité à reconnaitre est que beaucoup d’États africains n’ont pas sérieusement pris en compte la question migratoire dans leurs agendas politiques. C’est ce qui justifie les réactions factuelles de nos gouvernements en cas des drames migratoires. Nos États ne connaissent pas assez nos migrants. Ils sont source de questionnements que quand il y a de pertes de vie fréquentes et énormes. Ces départs fréquents justifient l’échec des États sur certaines politiques et programmes de développement.

En plus de cette panoplie de causes, l’injustice, la non-tenue des promesses, le système éducatif surtout jugé non professionnel avec des grèves intempestives, certains jeunes pensent que l’Afrique n’est pas l’avenir. Cette jeunesse pense ainsi que la migration est la seule alternative pour accéder à une ascension sociale et économique plus prompte. La société africaine est parfois très agressive et juge fainéant voire paresseux un jeune qui n’a pas réussi financièrement. Avec aussi les rivalités, certaines familles poussent leurs fils à des aventures périlleuses.

Nous remarquons qu’il existe une multitude de facteurs d’émigration clandestine. Mais le durcissement de l’obtention des visas lié à la migration choisie est un facteur clé des émigrations clandestines. Paradoxalement, les migrants clandestins dépensent des fortunes considérables pour aller périr sur la route.

Dans tout cela, la technologie joue aussi un rôle moteur pour la tentative de l’émigration irrégulière. Ce sont autant de causes de l’émigration clandestine persistante. Ce fléau reste un défi majeur auquel nos États doivent faire face et retenir la jeunesse pour promouvoir un essor plus cohérent et rapide du continent africain.

Comment y parvenir ?

On dit souvent qu’un problème bien posé est à moitié résolu. La jeunesse est un vecteur de développement très crucial, mais elle doit être formée, encadrée et suivie avec précaution. Le développement ne peut pas empêcher la migration, mais il peut favoriser une émigration sûre et régulière. Pour retenir la jeunesse toujours en quête d’un avenir meilleur ailleurs, il faudra :

  1. Promouvoir un système éducatif qui permettra aux jeunes d’avoir une vision de développement de proximité avec des idées locales;
  2. Développer l’entrepreneuriat local avec la création des chaines de valeur bien structurées ;
  3. Faire des transformations structurelles ;
  4. Développer une stratégie d’attractivité du monde pour promouvoir un système agro-pastoral plus dynamique et générateur de revenus;
  5. Connecter la technologie à nos réalités sociales pour faire des innovations locales accessibles aux peuples moins instruits.

Je pense aussi qu’il est bon de revoir parfois les contenus des médias qui font penser que l’Europe est un eldorado où l’on peut gagner facilement sa vie. Alors que les points sombres et certaines réalités occidentales ne sont pas bien tenus en compte. A cela s’ajoutent les programmes financés par les bailleurs étrangers qui, parfois, ne riment pas avec les besoins socio-économiques de notre jeunesse africaine.

Comprenons que la réalisation de ces solutions n’est possible qu’avec une synergie d’actions de tous les acteurs concernés directement et/ou indirectement. Tout au long, nous constatons qu’il y a autant de facteurs de l’émigration clandestine considérée comme une ambiguïté persistante. Il faut tout de même un effort énorme voire un sacrifice pour retenir les jeunes et un modèle de développement économique profitable et accessible à notre population.

Bocar Harouna Diallo, Géographe basé au Sénégal


  • Les opinions exprimées dans cet article ne sont pas forcément celles de Sahel Tribune.
Bocar Harouna Diallo
Bocar Harouna Diallo
Bocar Harouna Diallo est un jeune chercheur en géographie rurale à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Il est contributeur à Sahel Tribune sur des questions d'actualité sénégalaise.

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