En écoutant les médias étrangers pourtant censurés par son propre gouvernement, le Premier ministre malien Choguel Maïga révèle les paradoxes d’une information contrôlée, tout en illustrant le besoin crucial de transparence pour gouverner avec lucidité.
Dans une déclaration qui n’a pas manqué de susciter l’étonnement, Choguel Kokalla Maïga, Premier ministre du Mali, a admis écouter chaque matin des radios étrangères, y compris celles censurées par son propre gouvernement, pour être « informé de ce qui lui est caché ». Ce choix d’écouter Radio France Internationale (RFI), la BBC, ou encore Voice of America (VOA), médias suspendus au Mali depuis 2022, s’inscrit dans une démarche, selon Maïga, de vigilance face aux tentatives de manipulation et de déstabilisation extérieures.
Cette révélation semble étrange, voire paradoxale, pour un régime ce régime de transition qui a justifié la suspension de RFI et France 24 comme une mesure de souveraineté pour protéger les Maliens d’une « guerre informationnelle » extérieure. Pourtant, voilà que le Premier ministre reconnaît l’importance d’accéder à ces mêmes informations qu’il jugeait néfastes pour la population, au point de les écouter scrupuleusement, même en dépit de la censure officielle.
Un paradoxe révélateur d’une information verrouillée
L’aveu de Maïga met en lumière une réalité frappante : l’information au Mali semble tellement verrouillée que les dirigeants eux-mêmes se sentent obligés de contourner les interdictions pour obtenir un éclairage complet sur ce qui se passe. En effet, dans sa déclaration dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux à l’occasion d’une rencontre avec une délégation de bamakoise, le PM laisse entendre que les médias officiels ou contrôlés par le gouvernement ne lui suffisent pas pour gouverner de manière éclairée. Il s’agit donc, pour lui, d’aller puiser dans des sources que son propre régime considère comme subversives pour connaître « tout ce qui lui est caché », selon les éclairages d’un conseiller spécial du Premier ministre, Abdoulaye Koné, dans un message publié sur les réseaux sociaux.
D’un côté, cette attitude pourrait être perçue comme de la prudence, voire un pragmatisme salutaire pour un chef de gouvernement qui souhaite gouverner avec lucidité. De l’autre, elle pose la question de la cohérence : si Maïga lui-même juge nécessaires ces sources d’information, pourquoi en priver l’ensemble de la population ? La situation devient doublement paradoxale lorsque l’on considère que RFI a déployé des moyens techniques pour contourner le blocage et demeure suivie, malgré tout, par une large frange de la population malienne, confirmant que l’interdiction a des limites.
Une méfiance à l’égard de ses propres canaux
Maïga semble reconnaître, peut-être involontairement, une certaine défiance à l’égard des canaux d’information contrôlés localement. Quand il affirme, à travers son conseiller spécial, que ces écoutes lui permettent de savoir « tout ce qui se fait sans lui au Mali », il admet implicitement que l’information circule avec des filtres internes, qu’il doit franchir pour obtenir une vision globale. Dans un pays où les institutions sont fragilisées par les changements de régime, le contrôle de l’information est un levier stratégique majeur, et il n’est pas anodin que le chef du gouvernement cherche à aller au-delà de ce qui lui est servi.
Le Premier ministre malien invoque la nécessité de « contrer les manipulations extérieures », explique le conseiller spécial de Premier ministre. Toutefois, une question se pose : comment peut-on combattre ces manipulations si l’on empêche les Maliens d’accéder aux mêmes sources d’information pour qu’ils puissent se faire leur propre opinion ? En voulant « protéger » la population, le gouvernement risque, en réalité, de priver les citoyens d’un accès à une information diversifiée, ce qui nourrit un cercle vicieux de méfiance et de frustration.
Une posture ambiguë de souveraineté
Cette situation souligne également la posture ambiguë du gouvernement malien vis-à-vis des puissances occidentales, en particulier la France. Depuis 2022, le Mali, sous la transition militaire, a opéré un tournant diplomatique majeur en rompant partiellement avec son ancien allié français et en renforçant ses relations avec d’autres partenaires, comme la Russie, la Chine ou encore la Turquie. Dans ce contexte, les médias occidentaux sont perçus comme des relais d’influence contraire aux intérêts de l’alliance stratégique du Mali avec ses nouveaux partenaires.
Cependant, ce choix de bannir certaines voix médiatiques ressemble davantage à une position de repli idéologique qu’à une véritable stratégie d’affirmation souveraine. Car, en fin de compte, si l’information transite toujours, y compris vers les dirigeants qui l’interdisent officiellement, n’est-ce pas la preuve que cette interdiction est vaine ? Elle semble surtout affaiblir la transparence et alimenter la suspicion, dans un contexte où les Maliens, eux aussi, doivent pouvoir disposer de toutes les perspectives pour exercer leur souveraineté.
En admettant qu’il écoute les médias bannis, le chef du gouvernement malien montre bien que l’information ne connaît pas de frontières, même dans un régime qui en restreint l’accès. Ce paradoxe de l’information souligne combien la transparence et l’accès libre aux sources d’information restent des piliers indispensables à une gouvernance éclairée. Pour gouverner, Maïga doit se tenir informé de toutes les voix, y compris celles que son propre gouvernement tente d’étouffer. Mais pour assurer une souveraineté réelle, il faudrait que ce même privilège soit accessible à chaque Malien, sans restriction.
Alassane Diarra






