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Alassane Dramane Ouattara, président de la République ivoirienne, lors du 61ème anniversaire du pays
Opinion

Ouattara et ses voisins : le crépuscule du « vieux bloc » ouest-africain

by Sahel Tribune 13 octobre 2025
written by Sahel Tribune 4 minutes read

À 83 ans, Alassane Ouattara s’avance vers un quatrième mandat sous les applaudissements forcés de ses partisans et les soupirs fatigués d’une opposition décimée. À la veille du scrutin du 25 octobre, la Côte d’Ivoire se souvient de ses blessures passées et s’interroge : la stabilité promise n’est-elle pas devenue un autre nom pour l’immobilisme ?

À Abidjan, les vieux démons s’agitent de nouveau. À la veille du scrutin du 25 octobre 2025, l’atmosphère politique en Côte d’Ivoire a la lourdeur d’une saison sèche qui ne veut pas finir. Les files de partisans, les tentes du RHDP, les affiches soigneusement retouchées du président Alassane Ouattara masquent mal une vérité simple : c’est une élection sans véritable adversité, dans un pays qui se regarde une fois de plus dans le miroir trouble de son passé politique.

Un pays en sursis électoral

Cinq candidats seulement sur les soixante dossiers initiaux ont été validés par le Conseil constitutionnel. Exit Laurent Gbagbo, l’ancien président revenu des cendres de La Haye, recalé pour une histoire de casier judiciaire ; exit Tidjane Thiam, héritier d’Houphouët-Boigny et incarnation d’une opposition moderniste, déclaré inéligible pour raisons administratives ; exit encore Affi N’Guessan et Blé Goudé, figures déchues d’une gauche nationale divisée et surveillée.

Reste Ouattara, 83 ans, prêt à rempiler pour un quatrième mandat sous le prétexte juridique de la « remise à zéro » constitutionnelle. Les mots sont polis, la manœuvre, moins. Le pouvoir a verrouillé le jeu. Et l’opposition, décapitée, crie à la confiscation démocratique.

Les fantômes de 2010 et la tentation du déjà-vu

En Côte d’Ivoire, les crises post-électorales ne se ressemblent jamais, mais elles s’enchaînent avec une régularité déconcertante. En 1999, le général Robert Guéï renversait Bédié au nom d’un salut national. En 2010, la bataille des urnes entre Gbagbo et Ouattara vira à la guerre civile, faisant 3 000 morts. En 2020, la candidature d’un Ouattara « troisième mandat » fit à nouveau descendre la rue, laissant 85 morts dans les quartiers populaires d’Abidjan.

Vingt-cinq ans après le premier putsch de son histoire, la Côte d’Ivoire vit toujours sous le règne du soupçon, entre la mémoire des crises et la peur du recommencement. Cette fois encore, les signes ne trompent pas : rassemblements interdits, opposants harcelés, journalistes bousculés, gaz lacrymogènes dans l’air d’Abobo. Le vieux pays du cacao et des cathédrales de béton se prépare à voter, mais sans conviction et sans confiance.

Ouattara et ses voisins : la solitude du président-roi

Dans la région, Alassane Ouattara est désormais un homme seul.
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, unis dans l’Alliance des États du Sahel (AES), ont rompu avec la CEDEAO qu’il présidait naguère comme un club d’amis du libéralisme tempéré.
À Bamako, on raille « le doyen du bloc occidental africain » ; à Niamey, on se souvient des sanctions économiques imposées avec son aval. Le Nigeria d’Asiwaju Tinubu regarde ailleurs, accaparé par ses propres fissures internes. Quant au Sénégal, en pleine recomposition, il n’a plus l’enthousiasme d’antan pour le « modèle ivoirien ».

Ouattara demeure, à sa manière, le dernier des mohicans de la vieille CEDEAO, un patriarche entouré de nouveaux régimes militaires dont il ne comprend ni la posture, ni le langage. Ses alliés sont désormais des technocrates européens et des bailleurs internationaux ; ses ennemis, des souverainistes nationaux qui, de Ouagadougou à Bamako, redessinent la carte du pouvoir ouest-africain.

Un ordre à bout de souffle

Les partisans d’Alassane Ouattara parlent de stabilité, de croissance, de continuité.
Mais à Abidjan comme à Bouaké, ce mot sonne creux. Sous la façade des tours vitrées du Plateau, les frustrations s’accumulent. Dans les quartiers, on murmure que « le vieux » ne veut pas lâcher ; dans les chancelleries, on se demande jusqu’où il ira pour imposer son dernier mandat.

La Côte d’Ivoire, naguère moteur de la sous-région, se replie sur elle-même, surveillée par ses propres forces de sécurité et ignorée par ses anciens alliés africains.
Le temps de l’houphouëtisme triomphant est loin. Désormais, le pays s’avance vers le scrutin avec la peur au ventre, la mémoire du sang encore vive, et un président qui, à 83 ans, semble vouloir entrer dans l’histoire à la force du décret.

La morale ivoirienne d’un vieux conte africain

Comme souvent en Afrique de l’Ouest, le pouvoir a l’allure d’une promesse non tenue.
La Côte d’Ivoire, hier symbole de renaissance démocratique, se retrouve au bord d’un nouveau paradoxe : trop stable pour être libre, trop verrouillée pour être apaisée.

Alassane Ouattara voulait incarner la modernité, il risque désormais de symboliser la permanence du pouvoir. Et dans cette région où les transitions s’improvisent souvent au son des bottes, son isolement pourrait bien être le prix de sa longévité.

A.D

13 octobre 2025 0 comments
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Andry Rajoelina
Analyses

Madagascar : Rajoelina, passager de classe affaires sur la Françafrique Airlines

by Chiencoro 13 octobre 2025
written by Chiencoro 5 minutes read

Sous prétexte de « préserver la stabilité », Paris s’est de nouveau immiscée dans une crise africaine. L’exfiltration d’Andry Rajoelina par un avion militaire français, au cœur de la tourmente malgache, ravive un débat ancien : la France sait-elle vraiment rompre avec ses réflexes d’ingérence sur le continent ?

C’est une scène que Paris aurait préféré garder dans l’ombre : celle d’un président africain, exfiltré par un avion militaire français, en pleine tempête politique.
Le 12 octobre 2025, Andry Rajoelina, chef de l’État malgache, quittait discrètement son pays, à bord d’un appareil de l’armée française. Officiellement, « pour éviter un bain de sang ». Officieusement, pour sauver ce qui pouvait encore l’être d’un régime à bout de souffle.

Un accord de « président à président » — entre Emmanuel Macron et Rajoelina — aurait permis cette fuite organisée. Les relais de l’armée française de La Réunion ont agi avec une efficacité sans faille. L’opération fut propre, sans éclat, mais lourde de symboles. Paris affirme ne pas s’ingérer, mais c’est encore Paris qui ferme la porte derrière un président africain déchu.

Une vieille habitude : sauver les siens, préserver les apparences

Officiellement, l’Élysée s’en tient à une ligne simple : aucune intervention, aucune prise de position. En coulisses, c’est tout autre chose. Depuis le 25 septembre, Antananarivo s’enfonce dans le désordre : pénuries d’eau, coupures d’électricité, manifestations, puis mutineries.

Face à la débâcle, l’appareil d’État s’est disloqué. Dimanche, la gendarmerie nationale a basculé du côté des protestataires, sous la houlette du général Nonos Mbina Mamelison, désormais autoproclamé nouveau commandant.

Pendant ce temps, à Paris, les téléphones chauffaient. Les diplomates et les conseillers de l’Élysée n’ont jamais cessé de suivre la situation heure par heure. Comme souvent dans ces crises africaines, la tentation de « gérer » discrètement le chaos s’est imposée. 

On se souvient d’autres épisodes — Bokassa évacué par un DC-8 français en 1979, Blaise Compaoré exfiltré vers la Côte d’Ivoire en 2014 — autant de pages jaunies du manuel officieux de la politique africaine de la France : ne jamais abandonner totalement un ami, même déchu.

Une ingérence douce, mais constante

Les responsables français se défendent de toute intervention. Pourtant, la France reste omniprésente dans la mécanique du pouvoir malgache. Les Forces armées de la zone Sud de l’océan Indien (FAZSOI), basées à La Réunion, encadrent les échanges militaires ; l’Agence française de développement (AFD) irrigue les finances publiques malgaches ; et les grands groupes français, du bâtiment à l’énergie, pèsent lourd dans l’économie locale.

Sous Rajoelina, les contrats se sont multipliés : téléphérique de 150 millions d’euros, projets d’infrastructures, financements électoraux. La France est restée le premier investisseur et bailleur bilatéral. Un lien que l’on appelle pudiquement « coopération », mais qui ressemble souvent à une tutelle sous perfusion.

Ainsi, quand Paris affirme qu’il ne « fait que faciliter un départ », on entend surtout la voix d’une puissance qui, sous couvert d’humanitarisme et de prudence diplomatique, continue de s’autoriser un droit de regard sur la scène politique africaine.

Les paradoxes d’un partenaire encombrant

Andry Rajoelina, l’ancien DJ devenu président, était un allié à géométrie variable. Soutenu par la France en 2009 après un coup d’État, il avait su parler le langage des affaires et des diplomates. Son pouvoir, contesté mais utile, convenait bien à Paris : stabilité apparente, ouverture économique, coopération sécuritaire dans l’océan Indien.

Mais la lune de miel s’est ternie. En 2023, la révélation de sa double nationalité française, acquise dans le plus grand secret, a créé un malaise durable. Comment défendre un président qui, tout en brandissant le drapeau de la souveraineté, possédait un passeport tricolore ?

La question embarrassait l’Élysée autant qu’elle fragilisait Rajoelina. Son exfiltration en 2025, orchestrée par les mêmes réseaux qui l’avaient jadis installé, apparaît aujourd’hui comme l’épilogue d’une dépendance mutuelle. Paris protège, Rajoelina s’efface.

Madagascar, miroir d’un système à bout de souffle

Ce départ en catimini relance un débat qui dépasse largement les frontières de la Grande Île : la France sait-elle encore se tenir à distance des crises africaines ? Chaque fois qu’un régime vacille — qu’il s’agisse du Mali, du Niger, autrefois, ou désormais de Madagascar — Paris est tentée d’arbitrer, de conseiller, parfois d’évacuer. 

Sous couvert de « préserver la stabilité », l’ingérence française se pare d’habits moraux. Mais sur le terrain, elle nourrit la méfiance et alimente le ressentiment anti-français qui monte partout sur le continent.

L’Afrique change, ses capitales bougent, ses alliances se déplacent. La France, elle, semble encore croire qu’elle peut écrire la fin des histoires africaines — à condition d’en maîtriser le scénario.

L’exfiltration, ou la diplomatie du dernier refuge

Pour Emmanuel Macron, l’affaire Rajoelina n’est pas seulement un épisode tropical : c’est un révélateur. Malgré les discours sur la « nouvelle relation » entre la France et l’Afrique, les vieux réflexes coloniaux demeurent, ceux du parapluie protecteur et du coup de main fraternel à un président ami. Une ingérence qui ne dit pas son nom, mais qui s’inscrit dans la continuité : sauver l’ordre avant la justice, la stabilité avant la démocratie.

À Antananarivo, la population célèbre peut-être la chute d’un président. À Paris, on se félicite d’avoir évité un bain de sang. Entre ces deux vérités, se glisse toute l’ambiguïté de la politique africaine de la France.

Chiencoro Diarra 

13 octobre 2025 4 comments
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Des antibiotiques
Santé

Résistance aux antibiotiques : l’OMS tire la sonnette d’alarme face à une menace mondiale croissante

by Sahel Tribune 13 octobre 2025
written by Sahel Tribune 4 minutes read

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a publié ce lundi, 13 octobre 2025, à Genève, un nouveau rapport alarmant sur la résistance antimicrobienne. Selon l’agence onusienne, une infection bactérienne sur six confirmée en laboratoire dans le monde en 2023 était résistante aux antibiotiques, un phénomène en forte augmentation qui menace les fondements mêmes de la médecine moderne.

Entre 2018 et 2023, la résistance à plusieurs combinaisons agent pathogène-antibiotique a bondi de plus de 40 %, avec une hausse moyenne annuelle estimée entre 5 et 15 %. Les données issues du Système mondial de surveillance de la résistance et de l’utilisation des antimicrobiens (GLASS), alimenté par plus de 100 pays, confirment une tendance préoccupante : les antibiotiques essentiels perdent rapidement de leur efficacité.

Une résistance particulièrement forte en Asie et au Moyen-Orient

D’après le rapport, la résistance aux antibiotiques atteint des niveaux critiques en Asie du Sud-Est et au Moyen-Orient, où une infection sur trois est désormais résistante aux traitements standards. En Afrique, le ratio est d’une infection sur cinq.

L’OMS souligne que cette aggravation touche surtout les pays dont les systèmes de santé manquent de moyens pour diagnostiquer et traiter efficacement les infections bactériennes.

« La résistance aux antimicrobiens devance les progrès de la médecine moderne, menaçant la santé des familles du monde entier », a averti le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, Directeur général de l’OMS. « Nous devons utiliser les antibiotiques de manière responsable, poursuit-il, tout en renforçant la prévention, les diagnostics et l’innovation pour développer de nouveaux traitements. »

Les bactéries à Gram négatif en tête des menaces

Le rapport 2025 dresse un constat sans appel : les bactéries à Gram négatif résistantes aux médicaments deviennent la principale menace mondiale. Parmi elles, Escherichia coli et Klebsiella pneumoniae sont responsables des infections sanguines les plus graves, souvent fatales.

Plus de 40 % des E. coli et 55 % des K. pneumoniae recensées sont désormais résistantes aux céphalosporines de troisième génération — pourtant le traitement de référence. En Afrique, cette résistance dépasse même 70 %.

Les carbapénèmes et les fluoroquinolones, deux autres antibiotiques essentiels, perdent également en efficacité contre plusieurs bactéries majeures, notamment Salmonella, Acinetobacter et Klebsiella pneumoniae. Ces résistances obligent à recourir à des antibiotiques de dernier recours, souvent inaccessibles et très coûteux dans les pays à revenu faible ou intermédiaire.

Des progrès dans la surveillance, mais une couverture inégale

L’OMS salue toutefois les progrès réalisés depuis 2016 : le nombre de pays participant au système GLASS a quadruplé, passant de 25 à 104. Mais des lacunes persistent. Près de la moitié des États n’ont pas transmis de données en 2023, et beaucoup ne disposent toujours pas de laboratoires capables de produire des données fiables.

Cette situation limite la capacité des gouvernements à adapter leurs politiques de santé publique et à mettre à jour leurs protocoles de traitement en fonction de la réalité locale.

Un appel à l’action mondiale d’ici 2030

Face à cette menace croissante, l’OMS exhorte tous les pays à renforcer leurs systèmes de santé, leurs laboratoires et leurs programmes de surveillance. Elle appelle également à une approche “Une seule santé”, intégrant les secteurs de la santé humaine, animale et environnementale. L’objectif fixé : que tous les pays communiquent des données de qualité au GLASS d’ici 2030, afin de mieux suivre l’évolution de la résistance et orienter les politiques mondiales.

L’agence encourage enfin le développement d’antibiotiques de nouvelle génération, de tests de diagnostic rapide et d’une utilisation raisonnée des traitements existants. Sans action coordonnée, avertit l’OMS, les infections autrefois bénignes pourraient redevenir mortelles, remettant en cause des décennies de progrès médical.

Un tableau mondial inquiétant

Les huit bactéries les plus surveillées — Acinetobacter spp., E. coli, Klebsiella pneumoniae, Neisseria gonorrhoeae, Salmonella spp., Shigella spp., Staphylococcus aureus et Streptococcus pneumoniae — figurent parmi les agents les plus résistants recensés. Ces pathogènes sont à l’origine d’infections urinaires, gastro-intestinales, respiratoires ou sanguines touchant des centaines de millions de personnes chaque année.

L’OMS met à disposition un tableau de bord interactif GLASS, permettant de consulter les profils régionaux et nationaux de résistance ainsi que les tendances de consommation des antimicrobiens. Mais le message central du rapport demeure sans équivoque : sans un sursaut collectif, le monde pourrait entrer dans une ère post-antibiotique, où une simple infection pourrait redevenir synonyme de mort.

A.D

13 octobre 2025 0 comments
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Pénurie d'essence au Mali - Grande
A la UneClimat et environnement

Mali: la géopolitique cachée derrière la pénurie d’essence

by Chiencoro 13 octobre 2025
written by Chiencoro 5 minutes read

Au Mali, la pénurie d’essence dépasse le simple manque de carburant. Elle révèle une guerre silencieuse où les flux énergétiques deviennent armes de pression et leviers d’influence. Derrière les stations asséchées et les files d’attente à Bamako ainsi dans des capitales régionales se joue une bataille géopolitique mondiale entre puissances concurrentes, transition énergétique imposée et quête de souveraineté africaine.

Comme le souligne Jacques Attali, « certaines choses crèvent les yeux sans qu’on y attache de l’importance, sauf quand il est trop tard. Ainsi des pénuries. » Le monde traverse une crise systémique. Les pénuries, devenues un fait global, ne sont plus seulement la conséquence de catastrophes naturelles, mais aussi le produit de manœuvres géopolitiques visant à affaiblir des États jugés trop indépendants. Le Mali n’échappe pas à cette logique. 

L’arme invisible d’une guerre hybride

Derrière les files interminables devant les stations-service de Bamako et des capitales régionales, c’est une véritable bataille géopolitique qui se joue : celle des corridors, des influences et des marchés. La pénurie d’essence que subit le Mali depuis plusieurs semaines dépasse le simple dysfonctionnement logistique. Elle s’inscrit dans une guerre silencieuse où l’énergie devient une arme de déstabilisation.

Depuis la rupture politique avec Paris et la réorientation stratégique vers Moscou et Pékin, le Mali n’importe plus seulement du pétrole, mais sa souveraineté énergétique. Et cette quête dérange. Les attaques contre les convois, les blocages aux frontières ou les surcoûts imposés sur les transits ne relèvent pas du hasard. Ils traduisent une volonté de nuire à la stabilité d’un État en pleine redéfinition de son indépendance. Les terroristes, dans ce scénario, ne sont que les pions visibles d’intérêts étrangers.

Les circuits brisés du commerce pétrolier

Avant la refondation de sa diplomatie, le Mali dépendait presque exclusivement des terminaux de Dakar, Abidjan et Lomé, sous influence française. Depuis la création de la Confédération des États du Sahel (AES) en juillet 2024, Bamako réoriente ses corridors vers la Guinée, la Mauritanie, l’Algérie, et bientôt la Russie, qualifiée de partenaire « sincère et fiable ».

Ce basculement dérange. Il remet en cause un circuit économique juteux fondé sur le transit, les marges d’assurance, le raffinage et le stockage. Les résistances qui s’expriment aujourd’hui, visibles ou non, ne sont que les symptômes d’une bataille d’influence économique et politique. Le terrorisme devient dès lors une technologie de domination, un outil géopolitique au service de la reconquête des anciennes zones d’influence coloniale.

Quand le carburant devient levier d’influence

Les pénuries sont rarement neutres. Elles redéfinissent les dépendances. Plusieurs puissances cherchent déjà à imposer leurs « solutions » — carburants alternatifs, gaz liquéfié, biocarburants ou véhicules électriques subventionnés par des programmes dits « verts ». Sous couvert de transition énergétique se cache une guerre pour les futurs marchés africains de l’énergie.

Pendant que les sociétés occidentales tentent d’écouler leurs nouveaux produits, la Russie et la Chine proposent des alternatives : raffineries modulaires, contrats de troc, livraisons directes. Les États-Unis, devenus premiers exportateurs mondiaux de gaz naturel liquéfié (GNL), profitent de la guerre en Ukraine pour imposer leurs livraisons à des tarifs 20 à 45 % supérieurs à ceux du gaz russe. L’Union européenne, elle, érige ses biocarburants en modèle vertueux, tout en reconnaissant que ces substituts pourraient générer 70 millions de tonnes de CO₂ supplémentaires d’ici 2030. Pendant ce temps, la Chine contrôle 77 % de la production mondiale de batteries lithium-ion et 85 % des terres rares, lui conférant une hégémonie industrielle que l’Occident peine à contrer.

Le Mali, laboratoire de la souveraineté énergétique africaine

Le Mali devient ainsi un terrain d’expérimentation pour la souveraineté énergétique du Sud. Car au-delà de ses frontières, c’est toute l’Afrique qui se trouve prise dans une contradiction. On lui demande de se « décarboner » avant même d’avoir achevé son industrialisation. Alors qu’elle ne représente que 3 à 5 % des émissions mondiales de CO₂, elle subit la pression pour abandonner ses ressources fossiles, pourtant vitales à son développement.

Les États sahéliens, forts d’un potentiel solaire estimé à 13,9 milliards de kWh/an, plaident pour une transition équilibrée, où le gaz jouerait le rôle d’énergie de transition. Loin de l’utopie d’un marché « vert » global se dessine un ordre énergétique multipolaire, fragmenté, concurrentiel, et traversé de nouvelles lignes de fracture entre technologie, souveraineté et justice climatique.

Pénurie ou mutation imposée ?

Derrière le discours vertueux de la transition énergétique se cache un paradoxe cruel : le Sud risque de subir une transition par la pénurie. Les financements internationaux pour les hydrocarbures se tarissent, alors que les infrastructures solaires ou gazières locales tardent à émerger. Le Mali, comme d’autres États africains, pourrait être contraint d’évoluer non par choix, mais par manque.

Pour éviter ce piège, Bamako doit diversifier ses alliances, constituer des réserves crédibles et sécuriser ses corridors d’approvisionnement. L’objectif est ne plus subir, mais d’inventer une souveraineté énergétique malienne. Cela suppose également d’investir dans des transports publics d’État, des véhicules électriques alimentés par des parcs solaires nationaux, et un contrôle renforcé du secteur pétrolier.

Dans cette guerre feutrée du baril, chaque litre d’essence devient un acte de souveraineté. Le Mali marche sur une ligne de crête entre résistance et adaptation, entre héritage postcolonial et autonomie nouvelle. Mais une chose est certaine : cette crise, loin d’être une fatalité, pourrait devenir le catalyseur d’une indépendance énergétique africaine durable.

Chiencoro Diarra 

13 octobre 2025 0 comments
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Crépissage annuel de la mosquée Djingareyber
Seko ni Donko

Tombouctou célèbre les 700 ans de la Grande Mosquée Djingareyber : entre tradition, fierté et transmission

by Sahel Tribune 12 octobre 2025
written by Sahel Tribune 3 minutes read

Tombouctou a célébré ce dimanche 12 octobre 2025 les 700 ans de la Grande Mosquée Djingareyber, joyau de l’architecture soudano-sahélienne classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Dans le cadre de l’Année de la Culture décrétée par le président Assimi Goïta, la population s’est mobilisée pour le crépissage collectif de cet édifice mythique, symbole de foi, de solidarité et de transmission. Une cérémonie empreinte de ferveur qui marque la volonté du Mali de préserver son héritage et de transmettre aux jeunes générations le savoir ancestral des bâtisseurs de terre.

Tombouctou, la légendaire « ville des 333 saints », a vibré ce dimanche 12 octobre 2025 au rythme du crépissage annuel de la Grande Mosquée Djingareyber, chef-d’œuvre architectural vieux de sept siècles et symbole vivant du génie soudano-sahélien. Soutenue par le ministère de l’Artisanat, de la Culture, de l’Industrie hôtelière et du Tourisme, cette édition revêt un éclat particulier. Elle s’inscrit à la fois dans le cadre de l’Année de la culture décrétée par le président de la Transition, le Général d’Armée Assimi Goïta, et dans la dynamique de la Biennale artistique et culturelle de Tombouctou, prévue du 18 au 28 décembre prochain.

Érigée au XIVᵉ siècle sous le règne fastueux de Kankou Moussa, empereur du Mali médiéval, la mosquée Djingareyber incarne depuis sept siècles la continuité d’une civilisation bâtie sur le savoir, la foi et la maîtrise de la terre crue. Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, elle reste un lieu de prière, de mémoire et de cohésion, dont le crépissage annuel mobilise chaque année la communauté entière. Hommes, femmes et enfants, armés de pelles et de seaux de banco, participent à ce rituel collectif, symbole de solidarité et de transmission intergénérationnelle.

La sauvegarde d’un héritage millénaire au cœur des débats

En prélude à la cérémonie, une conférence-débat s’est tenue le vendredi 10 octobre à la Chambre de commerce de Tombouctou, autour du thème : « Défis et perspectives de conservation de la mosquée Djingareyber ». L’événement, présidé par le gouverneur de la région, a réuni les autorités locales, les représentants de l’UNESCO, les maçons traditionnels, ainsi que des étudiants et acteurs culturels.

Représentant le ministre Mamou Daffé, le directeur national adjoint du Patrimoine culturel, Sidi Lamine Koné, a salué l’engagement des populations de Tombouctou pour la sauvegarde de ce joyau. Les panélistes, dont Sane Chirfi et Hammou Mahamane Dédéou, ont mis en lumière la nécessité d’un appui accru à la formation des jeunes artisans dans les métiers du patrimoine, en particulier ceux de l’architecture traditionnelle en banco, afin d’assurer la transmission des savoirs ancestraux et la pérennité de ce patrimoine menacé par le temps et le climat.

Entre foi, culture et souveraineté

La restauration participative de Djingareyber, plus qu’un geste architectural, traduit une renaissance culturelle portée par les autorités de la Transition. À travers ce crépissage, c’est tout un peuple qui réaffirme son ancrage identitaire, son orgueil patrimonial et sa résilience face aux défis contemporains. En 2025, année dédiée à la culture, Tombouctou renoue avec sa grandeur spirituelle et artistique, offrant au Mali et à l’Afrique une leçon de continuité : celle d’une civilisation qui sait entretenir son passé pour mieux bâtir son avenir.

Rédaction Sahel Tribune

12 octobre 2025 0 comments
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Abdoulaye Diop, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale
Politique

Nouvelle exigence américaine pour les visas B-1/B-2 : Bamako instaure la réciprocité

by Cheickna Coulibaly 12 octobre 2025
written by Cheickna Coulibaly 1 minutes read

Le gouvernement malien, à travers le ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, a réagi à la mise en œuvre par les États-Unis d’un programme pilote de caution de visa imposé aux ressortissants maliens.

Dans un communiqué rendu public ce dimanche 12 octobre 2025, le ministère indique avoir pris connaissance de la décision américaine, qui prévoit, à compter du 23 octobre 2025, le versement d’une caution de cinq mille (5 000) ou dix mille (10 000) dollars américains, soit environ 3,05 à 6,1 millions de francs CFA, pour les demandeurs maliens de visa de type B-1/B-2, destinés aux voyages d’affaires ou de tourisme.

Tout en prenant acte de cette mesure, le gouvernement malien déplore la décision unilatérale des autorités américaines, estimant qu’elle contrevient aux dispositions de l’accord bilatéral relatif à l’institution d’un visa de longue durée à entrées multiples, conclu entre les deux pays et entré en vigueur le 14 avril 2005.

En vertu du principe de réciprocité, le Mali a décidé d’instaurer un programme de visa identique. Les ressortissants américains se verront désormais appliquer les mêmes conditions et exigences que celles imposées aux citoyens maliens pour l’obtention d’un visa d’entrée.

Le communiqué rappelle également que le Mali a toujours collaboré avec les États-Unis dans la lutte contre l’immigration irrégulière, dans le respect du droit et de la dignité humaine.

Enfin, le ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale réaffirme l’engagement du gouvernement du Mali à promouvoir des relations de coopération fructueuses avec les États-Unis d’Amérique, fondées sur le dialogue et le respect mutuel.

‎Cheickna Coulibaly 

12 octobre 2025 0 comments
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La flotte « fantôme » russe
AnalysesLes démystificateurs du Sahel

[Tribune] La flotte « fantôme » russe : mythes et réalité

by Oleg Nesterenko 12 octobre 2025
written by Oleg Nesterenko 16 minutes read

Dans une analyse aussi percutante qu’iconoclaste, Oleg Nesterenko, président du CCIE et fin connaisseur de la géopolitique russe, démonte avec une précision chirurgicale le mythe de la « flotte fantôme » brandi par Bruxelles. Derrière les proclamations triomphales d’Ursula von der Leyen, c’est une autre histoire qui se joue : celle d’une Europe qui, à force de sanctionner Moscou, s’enferre dans sa propre impuissance stratégique. Entre guerre économique, propagande maritime et retour de la thalassocratie britannique, Nesterenko révèle une vérité dérangeante : la Russie navigue librement, pendant que l’Occident s’enlise dans ses certitudes.

Le 19 septembre dernier, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, annonçait au monde l’adoption du 19ème paquet de sanctions à l’encontre de la Russie.

Parmi les dispositions additionnelles, Madame von der Leyen annonce : « Pour renforcer l’application des sanctions, nous les appliquons désormais à 118 navires supplémentaires de la flotte fantôme. Au total, plus de 560 navires sont maintenant inscrits sur la liste des navires visés par les sanctions de l’UE ! ».

Cela étant, elle omettait d’évoquer l’efficacité des dix-huit précédents trains de sanctions. À titre indicatif, en janvier 2025, le nombre de sanctions décrétées par le bloc occidental à l’encontre de la Fédération de Russie culminait à 21700, lesquelles, contrairement aux prévisions initiales fort enthousiastes, ont précipité les pays de l’Union européenne, et non pas la Russie, vers la voie d’une récession économique avérée.

La manipulation de l’esprit collectif

Depuis plusieurs années, et plus particulièrement dans les dernières semaines, l’opinion publique est assaillie de récits relatifs à une prétendue « flotte fantôme » russe. Ces narratifs, élaborés par les instances dirigeantes du bloc occidental otanien, amplifiés et propagés par les médias mainstream, véritables fers de lance idéologiques alimentés par des subsides gouvernementaux massifs, tendent à modeler une perception biaisée.

L’objectif est de forger une image préconçue dans l’esprit collectif : celle de navires naviguant en toute illégalité, cherchant à se soustraire au contrôle bienveillant des autorités légales et représentant une menace environnementale considérable en raison de leur obsolescence et des pratiques opérationnelles très douteuses de leurs équipages et de leurs propriétaires. En somme, une obscure armada d’épaves clandestines hors-la-loi.

Qu’en est-il réellement de ce récit ? En vérité, il s’agit d’une construction narrative dont chaque composante est intrinsèquement fallacieuse ; une stratégie d’ingénierie sociale agressive orchestrée dans le but de servir les intérêts politico-financiers des « élites » occidentales.

L’expression « flotte fantôme » et le marché de l’assurance maritime

D’où émerge cette expression de « flotte fantôme », désignant une portion de la flotte commerciale affiliée, directement ou indirectement, à la Fédération de Russie ou servant les intérêts d’entreprises de nationalité russe ? Sa genèse est simple : une création péjorative, forgée dans les ateliers de propagande du camp atlantico-otanien, avec le Royaume-Uni « en tête de gondole ». Un terme chargé d’ombres et de sous-entendus dénigrants, destiné à stigmatiser.

Cela étant, sur le plan juridique, la seule distinction entre les navires qualifiés de « fantômes » par l’appareil de désinformation occidental et tout autre navire opérant sur les mers et océans réside dans l’origine de leur assurance maritime (des dommages aux navires, de la protection des biens matériels, de la responsabilité civile, des pertes d’exploitation, …) : ces navires ont recours à des compagnies d’assurance autres qu’occidentales. C’est là que commence et s’achève la différence entre la flotte « fantôme » et la flotte « conventionnelle ».

L’ensemble des sanctions imposées à la Fédération de Russie, jugées illégales au regard du droit international et incluant l’interdiction d’assurer les navires « russes », s’est avéré préjudiciable aux instigateurs de ces mesures. La nature ayant horreur du vide, la tentative occidentale de paralyser le commerce maritime de la Fédération de Russie a incité Moscou à abandonner les instruments d’assurance maritime traditionnels contrôlés par ses adversaires, au profit de compagnies d’assurances alternatives situées en dehors du marché occidental.

À l’instar des sanctions similaires imposées au Venezuela et à l’Iran, de telles initiatives du camp atlantiste ne font que consolider les compagnies d’assurance maritime alternatives au monopole occidental. Par ailleurs, en mai 2023, la Russie a créé sa propre compagnie internationale d’assurance maritime, la Compagnie Eurasienne de Réassurance (EPK), avec la participation au capital de la Biélorussie, du Kazakhstan, de l’Arménie et du Kirghizistan, rendant ainsi impossible l’application contre cette nouvelle structure des sanctions occidentales illégales.

Ainsi, la flotte « fantôme » devient le symbole d’une riposte économique inattendue, une ombre portée sur les ambitions hégémoniques de l’Occident.

Notons que les dix plus importantes sociétés d’assurance maritime sont occidentales (hormis MSIG du Japon, qui reste néanmoins sous influence directe occidentale), dont trois américaines (AIG, BHSI et Gallagher) et deux britanniques (JLT et AON). Ces géants se partagent un marché de l’assurance maritime très lucratif et en expansion, dont les bénéfices prévus devraient dépasser 41 milliards USD par an d’ici 2028.

Le rôle sous-jacent de Londres 

Il convient de souligner que le Royaume-Uni se positionne en figure de proue dans la lutte contre la prétendue flotte « fantôme » russe. Cette prééminence découle du fait que, contrairement à d’autres nations majeures de l’assurance maritime occidentale pour lesquelles ce marché représente une composante parmi d’autres, l’assurance maritime constitue historiquement pour Londres, en tant qu’empire maritime, l’un des piliers fondamentaux de son influence géopolitique globale. Cette influence est conjuguée à son omniprésence dans le commerce maritime mondial, laquelle s’exerce également par le biais d’un contrôle officieux, voire militaire, de points de passage maritimes névralgiques à travers le globe, ce qui lui confère une emprise significative sur une part substantielle du commerce maritime mondial.

Traditionnellement, l’assurance maritime a toujours entretenu des liens étroits avec les intérêts britanniques. En règle générale, l’assurance maritime « corps et machines » (CASCO) est souscrite auprès de compagnies d’assurance ou de courtiers affiliés au Lloyd’s de Londres (JLT). L’assurance de la responsabilité civile des armateurs est principalement gérée par des clubs de protection et d’indemnisation mutuelle (P&I), regroupés au sein de l’International Group of P&I Clubs (IGP&I), dont l’origine historique remonte à l’Angleterre. 

Bien qu’il existe un nombre considérable de clubs de ce type à travers le monde, un grand nombre d’entre eux sont soit directement situés au Royaume-Uni (North Standard P&I Club, West of England P&I Club, etc.), soit intégrés à un groupe international où les clubs anglais conservent une influence déterminante. Aujourd’hui, ce groupe international se compose de douze clubs membres principaux et de plusieurs clubs associés. Ensemble, ils exercent un contrôle sur environ 90 % du tonnage global assuré.

L’omniprésence britannique dans le domaine maritime se manifeste sous diverses formes, allant au-delà du marché de l’assurance, et se caractérise toujours par une attitude très agressive envers les puissances considérées comme rivales. Notamment, après avoir échoué à prendre le contrôle du port militaire de Sébastopol en Crimée, conjointement avec son allié américain – projet qui était intégré à la planification du coup d’État de Kiev en 2014 mais contrecarré par l’annexion de la péninsule par la Russie -, l’une des raisons majeures de la participation britannique très active dans le conflit ukrainien à partir du mois de février 2022 réside dans la volonté de Londres de préserver son emprise sur le second port maritime stratégique de la mer Noire après Sébastopol : celui d’Otchakov, situé au sud-est de l’Ukraine. Cette participation se traduit par un rôle de fer de lance, incitant le régime de Kiev à poursuivre la guerre contre la Russie au lieu de rechercher une résolution pacifique dès les premiers mois du conflit armé.

L’importance stratégique du port d’Otchakov découle de son statut particulier au regard de la Convention de Montreux (1936), qui limite considérablement la durée de présence des navires de guerre des pays non riverains en mer Noire. Étant situé au bord de la mer, le port d’Otchakov est néanmoins classifié comme un port fluvial, ce qui lui permet de contourner les restrictions de ladite convention et d’y implanter de manière permanente une infrastructure navale militaire étrangère au bassin de la mer Noire.

Bien avant le début en février 2022 de la phase active du conflit en Ukraine, les autorités britanniques avaient entrepris la construction de leur base militaire navale à Otchakov. Jusqu’à présent, le bellicisme de Londres dans la région est en grande partie motivé par sa détermination à conserver le contrôle de ce port, même au prix de centaines de milliers de vies ukrainiennes et de la destruction de l’Ukraine. 

Si l’entreprise en cours devait échouer, perspective qui se précise à l’horizon, il ne faudrait pas s’attendre à un abandon de la mer Noire par les Britanniques. Au contraire : un redéploiement stratégique sur la côte roumaine aura lieu comme alternative. Cette adaptation s’inscrirait dans une logique de consolidation de la présence britannique dans la région.

Les « bateaux-poubelles » ?

Concernant le discours atlantico-otanien sur le prétendu danger que représenteraient les navires « russes » pour l’environnement, notamment l’allégation selon laquelle ils seraient, pour la plupart, non seulement des navires « fantômes » mais également des « bateaux-poubelles », il convient d’affirmer que cette dernière est profondément mensongère.

Selon des informations dont je dispose, émanant de sources fiables et très bien informées, l’âge moyen de la flotte marchande servant les intérêts de la Fédération de Russie, classée en tant que « fantôme » et assurée auprès de compagnies autres qu’occidentales, est même inférieur à celui des navires assurés par des compagnies d’assurance du Royaume-Uni.

De plus, des études maritimes internationales démontrent que l’âge moyen d’une flotte n’est pas nécessairement corrélé à des risques environnementaux accrus, pourvu que les navires soient entretenus conformément aux normes internationales et aux réglementations de l’Organisation Maritime Internationale (OMI). L’accusation de « bateaux-poubelles » relève donc d’une stratégie de désinformation et non pas d’une réalité environnementale avérée.

Navire « russe » abordé par la France 

Dans les médias occidentaux, tout un déluge de mensonges s’est déversé au sujet de l’arraisonnement, le 27 septembre dernier, du pétrolier « Boracay » battant pavillon béninois et prétendument lié à la flotte fantôme « russe ». Cette opération médiatique s’inscrit directement dans une stratégie de manipulation et de formatage de l’opinion du grand public.

À titre d’illustration, sur TF1, un professeur français de droit maritime a affirmé : « Au-delà de la mer territoriale se trouve la zone économique exclusive […] Or, dans cette zone, un navire d’État français peut parfaitement aborder un navire étranger, s’il a des soupçons sur le fait que ce dernier n’ait pas de nationalité, c’est-à-dire pas de pavillon ».

Dans cette communication, l’expert de TF1 « oublie » de préciser : le fait qu’un navire se situe spécifiquement dans la ZEE française n’a aucun rapport avec le droit de l’arraisonner. Les ZEE, s’étendant jusqu’à 200 milles marins des côtes (370,42 km), ne sont pas des zones de souveraineté absolue. L’État côtier n’y exerce des droits souverains qu’en matière de ressources économiques (extraction des matières premières, pêche, etc.) et de protection de l’environnement marin. En matière de navigation, le statut juridique des ZEE est identique à celui des eaux internationales (la haute mer), où la France ne dispose d’aucun droit particulier.

L’article 110 de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM), adoptée à Montego Bay le 10 décembre 1982, encadre strictement le « droit de visite », soit l’arraisonnement d’un navire en haute mer. Un navire de guerre ou un navire d’État (police, douane…) ne peut arraisonner un navire étranger que s’il existe des motifs sérieux de soupçonner que ce dernier se livre à la piraterie, au transport d’esclaves, à des émissions (de radio ou de télévision) non autorisées, est sans nationalité, ou arbore un pavillon étranger tout en ayant la même nationalité que le navire arraisonneur. En l’absence d’une de ces conditions, l’arraisonnement est assimilé à un acte de piraterie.

Le cas de l’arraisonnement du pétrolier « Boracay » révèle une imposture : l’argument officiel du soupçon de sa navigation soi-disant sans aucun pavillon, soit sans nationalité, n’est qu’un prétexte fabriqué et téléguidé depuis Paris, mû par des motivations exclusivement politiques. L’objectif est de justifier une séquestration illégale, même temporaire, exhibant ainsi une démonstration de force. La véritable cause de cette provocation dirigée contre le navire réside dans son transport de pétrole d’un port russe vers un port indien – une opération légale en parfaite conformité avec le droit international – ce qui déplaît aux autorités atlantico-otaniennes qui se positionnent en suzeraines des nations non occidentales et considèrent être en droit de leur imposer des « règles » au mépris des lois établies.

Le 2 octobre, Emmanuel Macron lui-même a déclaré : « Nous avons décidé de passer un pas en allant vers des politiques d’entrave quand dans nos eaux on a des bateaux suspects qui participent de ces trafics et donc pour réduire la capacité de la Russie à se financer par ce biais ».

Cette déclaration officielle est explicite et dévoile que les raisons invoquées lors des arraisonnements ne sont que des faux-semblants, une piraterie à peine voilée.

Deux éléments fondamentaux émergent de cette affaire :

Premièrement, l’immobilisation du navire « Boracay » a été cautionnée par la justice française. Or, à l’examen des faits, nous sommes clairement en face d’une décision judiciaire qui a été prise non sur la base d’éléments probants, mais en vertu d’une injonction politique émanant du pouvoir exécutif. Il convient de rappeler à ce dernier l’existence de la Constitution du 4 octobre 1958 qui, entre autres, consacre la séparation des pouvoirs, garantissant l’indépendance fonctionnelle des juridictions par rapport au pouvoir exécutif. La violation de ce principe constitutionnel constitue un crime grave.

Deuxièmement, il est impératif de rappeler aux membres du gouvernement Macron, instigateurs incontestables de cette mise en scène, qu’un tel comportement flirte dangereusement avec la piraterie selon l’article 101 de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer. La piraterie, en plus d’être punissable par la loi (article 224-6 du Code pénal), est également un casus belli, un motif suffisant pour l’État propriétaire du navire d’entrer en guerre contre l’État auteur de la piraterie.

Il est également à souligner que les propriétaires des navires abusivement arraisonnés engageront des poursuites judiciaires contre la France afin de réclamer les dommages financiers subis, à commencer par les pertes liées aux retards de livraison, qui peuvent se chiffrer en millions d’euros. La Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, signée par la France le 10 décembre 1982, est explicite : si les soupçons ayant justifié l’immobilisation d’un navire s’avèrent infondés, les propriétaires du navire sont indemnisés pour toute perte ou tout dommage (Article 110, §3). Ainsi, chaque immobilisation d’un navire orchestrée dans le but de satisfaire les intérêts du groupement politique de Macron, à l’instar de celle du 27 septembre, se traduit par une facture payée par les contribuables français.

Les navires sous un pavillon étranger 

L’assertion de certains « experts » des plateaux télé occidentaux, selon laquelle une part significative de la prétendue flotte « fantôme » russe naviguerait sous des pavillons étrangers, présentée comme une manœuvre dilatoire visant à « brouiller les pistes » face à des actions de « contrôle bienveillant » des pays occidentaux, relève d’une simplification excessive et d’une méconnaissance totale des pratiques maritimes courantes. 

L’enregistrement d’un navire sous un pavillon différent de la nationalité de son propriétaire est une pratique largement répandue dans l’industrie maritime internationale.

Si les registres de navires indiquant sa nationalité ont vu le jour dès 1660, la navigation sous un pavillon étranger est devenue courante surtout dès la fin de la Seconde Guerre mondiale et formalisée en 1974 par la Fédération internationale des ouvriers du transport (ITF) en tant que l’acquisition d’un « pavillon de libre immatriculation » ou encore d’un « pavillon de complaisance ».

Les principales raisons de la pratique de l’immatriculation des navires dans un pays autre que celui de son véritable propriétaire sont financières et administratives. De nombreux États offrent des régimes fiscaux avantageux, voire une exonération totale d’impôts, attirant ainsi les armateurs désireux de réduire leurs charges. Les procédures d’immatriculation sont généralement rapides et simplifiées, et les exigences relatives à la nationalité de l’équipage sont minimales. La possibilité de recruter une main-d’œuvre à bas coût et l’absence de législation du travail contraignante permettent également aux armateurs de réaliser des économies substantielles. Enfin, une certaine flexibilité en matière de normes de sécurité et environnementales peut, dans certains cas, réduire davantage les coûts.

Ces facteurs combinés rendent les pavillons de certains pays plus attractifs que d’autres pour les armateurs, qui considèrent le choix du pavillon comme un instrument stratégique d’optimisation des processus commerciaux. Actuellement, environ quatre cinquièmes de la flotte marchande mondiale sont immatriculés sous des pavillons autres que celui du pays d’origine de l’armateur. Les principaux pays d’immatriculation sont l’Indonésie, la Chine, le Panama, le Liberia, le Japon et les Îles Marshall. 

Par conséquent, l’immatriculation de navires d’origine russe sous des pavillons étrangers s’inscrit dans une pratique standard et largement répandue.

Sur un total mondial d’environ 112 500 navires marchands immatriculés, la part des bâtiments enregistrés auprès des pays occidentaux (hors Russie) représente une portion minoritaire, inférieure à 20% du total global. Cette répartition souligne une prédominance croissante des pavillons de complaisance et des registres d’immatriculation non occidentaux, phénomène analysé en détail dans les rapports annuels de la CNUCED.

Post scriptum 

Le mensonge érigé en doctrine, la manipulation institutionnalisée et les sanctions brandis en violation flagrante du droit international, notamment de la Charte des Nations Unies, dont le Conseil de sécurité est le seul organe habilité à prescrire des mesures coercitives (Charte de l’ONU, chapitre VII) – constituent désormais l’arsenal privilégié de la politique étrangère occidentale.

La classe politique occidentale, autrefois pourvue de stratèges d’envergure, se trouve désormais dominée majoritairement par des vulgaires activistes dogmatiques, manifestant une profonde déconnection des réalités géopolitiques et économiques contemporaines. Le paradigme mondial actuel s’écarte significativement de l’époque où leur puissance florissait, époque caractérisée par une impunité absolue dans leur suzeraineté sur une planète vassalisée. 

Dans ce nouveau contexte, l’application des modes opératoires occidentaux traditionnels entraînera des conséquences inéluctables pour leurs instigateurs : au mieux, une récession structurelle et durable ; au pire, un processus d’autodestruction. 

Oleg Nesterenko, Président du CCIE

(Spécialiste de la Russie, CEI et de l’Afrique subsaharienne)

12 octobre 2025 0 comments
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