Il y a une chose que l’on apprend tard dans la vie, et que l’on paie cher d’avoir apprise trop tard : on ne peut pas s’improviser une autre nature. L’homme qui trahit ses propres principes ne devient pas quelqu’un d’autre — il devient une version dégradée de lui-même. Une version que ses proches ne reconnaissent plus, et qu’il ne reconnaît pas non plus quand il s’y regarde honnêtement.
Kant appelait cela la maxime. Non pas un caprice moral ou une bonne intention du dimanche, mais une règle de conduite que l’on se fixe à soi-même et à laquelle on entend demeurer fidèle dans toutes les circonstances de l’existence — y compris, et surtout, dans celles où il serait plus commode de s’en écarter. Ce n’est pas une contrainte que la société nous impose. C’est la loi que nous nous donnons à nous-mêmes pour rester cohérents avec ce que nous prétendons être.
« Agis toujours d’après une maxime dont tu puisses vouloir qu‘elle soit en même temps une loi universelle », écrit Emmanuel Kant, dans les Fondements de la métaphysique des mœurs.
Or, que se passe-t-il lorsqu’on s’en éloigne ? Ce n’est pas spectaculaire, au début. On accepte une petite entorse — circonstances exceptionnelles, dira-t-on. Puis une autre. Puis une dérogation devient habitude, et l’habitude devient caractère. On cède sur ce qu’on refusait, on tolère ce qu’on condamnait, on adhère à des règles de vie en contradiction avec soi-même. Et on se retrouve méconnaissable — d’abord aux yeux des autres, qui ont la mémoire longue ; puis à ses propres yeux, ce qui est infiniment plus grave.
L’homme sans principes fixes est un bateau sans gouvernail : il avance, certes. Mais vers où ?
Dans la vie privée, cette inconstance produit des ravages silencieux. Un couple se construit sur des valeurs partagées, sur la confiance que chaque partenaire ne se dérobera pas à ce qu’il a promis d’être. Lorsque l’un des deux commence à se déformer — sous la pression des circonstances, de l’ambition, de la peur ou de la facilité —, l’autre se retrouve face à un inconnu. Il n’a pas épousé cet homme-là, pas choisi cette femme-là. Le contrat moral qui fondait l’union s’effiloche. Et ce que l’on appelle mésentente, et ce qui peut mener au divorce, n’est souvent que le nom poli donné à cette chose plus grave : la disparition de l’interlocuteur que l’on avait choisi.
Marc-Aurèle, qui gouvernait un empire et trouvait quand même le temps de se gouverner lui-même, notait dans ses Pensées pour moi-même que la vie philosophique n’est rien d’autre qu’un entraînement quotidien à rester fidèle à ses résolutions. Pas une illumination. Un entraînement. Une discipline dont on ne se dispense jamais, parce que les occasions de se dispenser sont précisément les moments où elle est la plus nécessaire.
« Agis sans mauvais gré, sans mépris de l’intérêt commun, sans irréflexion, sans tirer par côté. Qu’aucune recherche ne pare ta pensée. Parle peu, et ne t’ingère point dans de multiples affaires. », recommande Marc Aurèle, dans le Livre III des Pensées pour moi-même.
Il ne s’agit pas de rigidité. Nos principes peuvent évoluer — ils le doivent, même, à mesure que l’expérience nous instruit et que la raison s’affine. Mais il y a une différence entre réviser ses convictions par un travail honnête de la pensée et les abandonner par commodité, par lâcheté ou sous la pression des circonstances. La première est une croissance. La seconde est une capitulation.
Alors, la seule question qui vaille : savez-vous encore ce que vous croyez ? Savez-vous encore ce que vous refusez ? Et si quelqu’un qui vous connaissait il y a dix ans vous croisait demain, reconnaîtrait-il l’homme ou la femme qu’il avait estimé ? Si la réponse vous trouble, c’est peut-être le signe qu’il est temps de reprendre la conversation avec vous-même — celle que l’on remet toujours à plus tard, et qui est pourtant la seule qui compte vraiment.
Fousseni Togola
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