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Pourquoi la vérification des faits ne gagne pas la guerre contre la désinformation

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Les organisations de vérification des faits se multiplient, leurs budgets augmentent, leurs labels se généralisent. Et pourtant la désinformation prospère. Ce paradoxe n’est pas un échec technique : c’est une contradiction philosophique. Le fact-checking corrige les symptômes. Il ne touche pas à la maladie.

Il existe une forme de bonne conscience contemporaine dont il faut se méfier. Elle a un nom propre, une identité visuelle, parfois un budget confortable et une équipe de journalistes sérieux : on l’appelle le fact-checking. Depuis une quinzaine d’années, les organisations de vérification des faits prolifèrent. Des États-Unis à l’Afrique de l’Ouest, des rédactions entièrement dédiées à traquer le faux, étiqueter le douteux, corriger le mensonge. En France, les Décodeurs du Monde, Checknews de Libération elle-même, les Observateurs de France 24. Au Mali, Le JalonBenbere. À l’échelle mondiale, des centaines d’organisations labellisées par l’International Fact-Checking Network.

Et pourtant. La désinformation ne recule pas. Elle avance. Elle s’industrialise. Elle se raffine. Elle passe de la rumeur artisanale au contenu produit par intelligence artificielle. Elle colonise les plateformes, structure les débats électoraux, alimente les guerres. À l’heure où j’écris ces lignes, des informations fabriquées sur des conflits en Afrique de l’Ouest circulent à des dizaines de millions d’exemplaires pendant que les corrections — quand elles existent — atteignent quelques milliers de lecteurs.

Ce paradoxe mérite d’être pris au sérieux. Non pas comme un constat de défaite, mais comme un problème philosophique. Car si le fact-checking échoue à endiguer la désinformation malgré ses efforts réels et souvent courageux, c’est peut-être parce qu’il repose sur une conception trop étroite de ce qu’est la vérité — et de ce qu’est le mensonge.

Ce que Popper aurait objecté

Karl Popper n’avait pas connu le fact-checking moderne. Mais il en aurait identifié la limite structurelle avec précision. Pour Popper, la connaissance ne progresse pas par accumulation de vérités — elle progresse par élimination d’erreurs. Le critère qui permet de distinguer une proposition scientifique d’un dogme, c’est la falsifiabilité : une affirmation valable doit pouvoir être réfutée. Si aucune observation ne pourrait, en principe, la contredire, elle n’appartient pas au domaine de la connaissance — elle appartient au domaine de la croyance.

Le fact-checking pratique une réfutation ponctuelle : il prend une affirmation précise, la confronte aux faits disponibles, et conclut — vrai, faux, trompeur, invérifiable. C’est une opération nécessaire. Mais elle est insuffisante au sens poppérien du terme, parce qu’elle ne s’attaque pas aux conditions de production du faux. Elle répond à des affirmations isolées sans interroger les structures — économiques, politiques, technologiques — qui les fabriquent en série.

C’est la différence entre traiter un symptôme et diagnostiquer une maladie. Le médecin qui soulage la fièvre sans chercher l’infection sous-jacente fait quelque chose d’utile — mais il ne guérit pas. Le fact-checker qui corrige une intox sur un accord minier au Mali sans interroger pourquoi cette intox a été produite, par qui, avec quels moyens et dans quel intérêt, fait quelque chose de nécessaire — mais il ne résout pas le problème.

La désinformation venant d’en haut

La limite du fact-checking devient encore plus visible quand on l’applique à ce que la journaliste économique Myret Zaki appelle la désinformation venant d’en haut. Non pas les rumeurs de bas-fonds, les théories du complot circulant sur des forums obscurs, les vidéos manipulées diffusées par des comptes anonymes. Mais la désinformation produite par les institutions les plus respectables : les banques centrales, les agences internationales, les gouvernements, les grands cabinets de conseil, les entreprises du CAC 40.

Cette désinformation-là n’est pas faite de mensonges bruts. Elle est faite de vérités sélectionnées, de chiffres privés de leur contexte, de statistiques orientées, de rapports dont les conclusions contredisent les données. Elle est produite par des acteurs qui ont les moyens de la légitimer — le prestige institutionnel, les relais médiatiques, les budgets de communication. Et elle est, par construction, presque impossible à fact-checker.

Pourquoi ? Parce que les outils du fact-checking classique sont conçus pour identifier des affirmations fausses — des faits inventés, des chiffres inexacts, des citations fabriquées. Ils sont mal armés pour identifier une affirmation vraie dans un cadre faux. Dire que le PIB d’un pays a augmenté de 5 %, c’est peut-être exact. Ne pas dire que cette croissance a bénéficié exclusivement aux 10 % les plus riches, c’est une désinformation par omission. Aucun label de fact-checking ne peut l’attraper facilement, parce qu’il n’y a pas de fait faux à corriger — il y a une représentation tronquée de la réalité.

Noam Chomsky et Edward Herman avaient cartographié ce terrain dans leur analyse fondatrice des médias américains : la fabrication du consentement ne passe pas par le mensonge direct. Elle passe par le cadrage, la sélection, l’angle, le choix des sources, la hiérarchie des informations. Ce sont des opérations invisibles au fact-checking parce qu’elles opèrent en amont des faits — elles construisent le monde dans lequel les faits apparaissent.

La désinformation par omission est donc la plus difficile à corriger : il n’y a pas de fait faux à pointer. Il y a une représentation tronquée de la réalité — une vérité partielle qui fonctionne comme un mensonge total.

L’asymétrie qui tue

Il y a une deuxième limite structurelle du fact-checking : la faible portée des corrections face à la viralité des fausses informations. Cela constitue un problème central.

Ce problème n’est pas conjoncturel. Il est inscrit dans la logique des plateformes numériques. Les algorithmes de recommandation sont optimisés pour l’engagement — et ce qui engage, c’est l’émotion : la colère, la peur, la surprise, l’indignation. Une fausse information bien construite déclenche ces émotions. Une correction factuelle, par nature, les apaise. Elle dit : non, ce n’est pas si dramatique. Ce n’est pas vrai. Respirez.

La correction est épistémiquement supérieure. Elle est émotionnellement inférieure. Et dans un environnement où la distribution de l’information obéit à des logiques d’engagement, l’émotionnellement inférieur voyage moins loin, moins vite, moins longtemps. Des études conduites aux États-Unis ont montré que les fausses informations se propagent six fois plus vite que les vraies sur les réseaux sociaux. Le fact-checking court après un adversaire qui a six longueurs d’avance — et qui dispose d’une infrastructure qui le favorise structurellement.

Popper parlait, en philosophie des sciences, de l’asymétrie entre confirmation et réfutation : il faut une infinité d’observations pour confirmer une théorie, mais une seule observation contraire suffit à la réfuter. Dans l’espace informationnel numérique, l’asymétrie est inversée : une seule affirmation fausse peut contaminer un million d’esprits, mais il faut un effort considérable pour en corriger même une fraction.

Le fact-checking sans falsifiabilité systémique

C’est ici que la critique poppérienne prend toute sa force. Popper distinguait deux niveaux dans la production de la connaissance : le niveau des affirmations particulières — cette théorie est fausse, cette prédiction ne s’est pas réalisée — et le niveau des cadres épistémiques — les méthodes, les normes, les institutions qui permettent de produire et d’évaluer des affirmations. Le fact-checking opère au premier niveau. Il ne touche presque jamais au second.

Or c’est au second niveau que se joue l’essentiel. Pourquoi des médias légitimes relaient-ils sans vérification des communiqués de presse d’entreprises dont ils dépendent publicitairement ? Pourquoi les algorithmes des plateformes amplifient-ils les contenus les plus émotionnels indépendamment de leur véracité ? Pourquoi les propriétaires des grands groupes médiatiques — Myret Zaki le documente — exercent-ils une influence éditoriale structurelle sur ce qui est dit et ce qui ne l’est pas ? Ces questions ne sont pas des affirmations à vérifier. Ce sont des structures à transformer.

Le fact-checking sans critique systémique ressemble à ce que Bachelard appelait la connaissance première : une connaissance qui répond aux questions sans les avoir posées. Bachelard disait que le premier obstacle à la connaissance scientifique n’est pas l’ignorance — c’est la fausse évidence. La fausse évidence du fact-checking, c’est de croire que la vérité se gagne une correction à la fois. Popper aurait répondu : la vérité ne s’accumule pas — elle se construit en transformant les conditions qui permettent de la produire.

Ce qu’il faudrait faire — en plus

Cette critique n’est pas un appel à dissoudre les organisations de fact-checking. Leur travail est réel, utile, souvent courageux. Dans des contextes politiques fermés, vérifier les déclarations d’un gouvernement ou d’un groupe armé, c’est prendre des risques. Ce travail doit être soutenu, financé, protégé.

Mais il doit être accompagné — et dépassé — par une réfutation au sens fort du terme, c’est-à-dire une réfutation qui ne se contente pas de corriger les affirmations fausses mais qui interroge les structures qui les produisent. Cela signifie au moins trois choses.

Premièrement, un journalisme d’investigation qui remonte aux sources de la désinformation : qui la finance, qui la produit, quels réseaux la diffusent, quels intérêts elle sert. Ce journalisme existe — il est fragile, sous-financé, souvent menacé. Il est pourtant le seul qui pratique une réfutation au sens poppérien : il ne corrige pas seulement un fait, il invalide une structure.

Deuxièmement, une régulation des plateformes qui rompe avec la logique de l’engagement comme seul critère de distribution. Tant que les algorithmes favorisent l’émotion sur la vérité, le fact-checking court après sa propre impuissance. La question n’est pas de censurer — c’est de ne plus subventionner algorithmiquement le faux au détriment du vrai.

Troisièmement — et c’est peut-être le plus fondamental —, une éducation épistémologique généralisée. Popper ne croyait pas que la vérité pouvait être distribuée d’en haut vers le bas. Il croyait que chaque individu est capable d’exercer un regard critique — à condition qu’on lui en donne les outils. Une société dont les citoyens savent demander : qui a produit cette information, dans quel intérêt, et qu’est-ce qui la rendrait fausse ? — une telle société n’a pas besoin d’une industrie du fact-checking pour lui dire quoi penser. Elle pense elle-même.

La vérité n’est pas un produit fini

Ce que Popper nous apprend, au fond, c’est que la vérité n’est jamais un état — c’est un processus. Elle n’est pas quelque chose qu’on possède ou qu’on distribue. Elle est quelque chose qu’on construit collectivement, par un effort permanent de mise à l’épreuve critique. La connaissance progresse non pas en accumulant des certitudes mais en éliminant des erreurs — et en transformant les conditions qui permettaient ces erreurs d’exister.

Le fact-checking, dans sa forme actuelle, est une réponse à la désinformation qui accepte les règles du jeu de la désinformation : une affirmation contre une affirmation, un fait contre un fait, une vitesse contre une vitesse. C’est une guerre d’usure que la vérité perd structurellement parce qu’elle n’a pas les mêmes ressources que le mensonge.

La vraie réfutation — celle que Popper appelait de ses vœux — est d’un autre ordre. Elle ne cherche pas seulement à corriger ce qui a été dit. Elle cherche à transformer les conditions dans lesquelles ce qui est dit peut être produit, diffusé et évalué. C’est un projet politique, éducatif, institutionnel. Un projet de longue haleine, sans label ni certification rapide.

Ce projet a un nom. Popper l’appelait la société ouverte : une société où les institutions, les médias et les citoyens exercent en permanence un regard critique sur les affirmations de pouvoir. Pas une société qui a résolu le problème de la désinformation. Une société qui ne cesse jamais de le poser.

Fousseni Togola 


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