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[Tribune] La renaissance du Mali passera-t-elle par ses salles de classe ?

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Les autorités de transition veulent reconstruire le système éducatif pour répondre aux défis souverainistes, démographiques, économiques et technologiques d’un pays où le capital humain reste décisif.

Le président malien de la transition, le général d’armée Assimi Goïta a décrété la période 2026-2027 « année de l’éducation et de la culture ». L’ambition des autorités maliennes est la formation d’« un citoyen nouveau, patriote, compétent et responsable, capable de porter le destin du Mali avec dignité et excellence ». Mais aussi il s’agit d’engager « un effort national déterminé pour refonder durablement notre école et investir dans le capital humain », pour une « prospérité partagée ».

La refondation de l’école malienne demeure donc le cœur battant de cette décision du général d’armée Assimi Goïta. En effet, depuis les crises politiques et sécuritaires des années 2012, l’école malienne traverse une période de fortes turbulences. Fermetures d’écoles, grèves intempestives des enseignants et abandon scolaire ont contribué à une dégradation des indicateurs, notamment dans le secondaire où les taux de scolarisation restent faibles, en particulier chez les filles.

Des indicateurs éducatifs alarmants

Selon des données de 2018 du ministère de l’Éducation nationale du Mali, le taux de scolarisation des filles est de l’ordre de 60,4 % contre 61,4 % pour les garçons. La proportion d’enfants incapables de lire et de comprendre un texte adapté à leur âge à 10 ans est estimée par la Banque mondiale, l’UNESCO et d’autres organisations à 90 %. En 2020, les taux bruts de scolarisation dans l’enseignement secondaire étaient de 33 % pour les filles et de 38 % pour les garçons. Le taux brut de scolarisation dans l’enseignement supérieur était de 3 % pour les femmes en 2019, contre 6 % pour les hommes.

Ces chiffres font froid dans le dos. Selon la note synthétique de l’UNESCO en janvier 2024, la richesse d’un pays se compose principalement de trois types de capital : les investissements dans des actifs ; le capital naturel ; et le capital humain. Ce dernier est mesuré comme « la valeur actuelle des revenus futurs de la main-d’œuvre, qui dépend à son tour du niveau d’éducation de la main-d’œuvre ». Les dernières estimations de la Banque mondiale « suggèrent que la richesse en capital humain au Mali représente 42 % de la richesse nationale ».

Ces analyses démontrent avec acuité l’importance du capital humain dans l’émergence d’une nation. Dans un pays comme dans une entreprise, les ressources humaines demeurent les plus importantes. Les autres demeurent des accessoires face au capital humain pour la formation duquel il convient de beaucoup miser.

L’héritage de la réforme de 1962

Selon des sources, à l’ère des indépendances, le Mali était cité en exemple de par la qualité de son enseignement. Les enseignants étaient alors sollicités dans la sous-région pour le partage d’expériences. Cette performance de l’école malienne s’expliquait particulièrement par la réforme de 1962, reconnue pour sa rigueur et sa volonté de former des cadres nationaux valeureux.

Cette réforme contenait cinq objectifs cardinaux : « Un enseignement tout à la fois de masse et de qualité ; un enseignement qui puisse fournir avec une économie maximum de temps et d’argent tous les cadres nécessaires au pays pour ses divers plans de développement ; un enseignement qui garantisse un niveau culturel permettant l’établissement d’équivalences de diplômes avec les autres États modernes ; un enseignement dont le contenu soit basé non seulement sur les valeurs spécifiquement africaines et maliennes mais aussi sur les valeurs universelles ; enfin, un enseignement qui décolonise les esprits. »

Les deux derniers objectifs de cette réforme sont désormais au cœur de l’engagement des autorités maliennes de la transition, déterminées à redonner au Mali toute sa souveraineté, sur tous les plans. En décrétant la période 2026-2027 « année de l’éducation et de la culture », elles souhaitent désormais mettre au cœur de l’enseignement les valeurs ataviques qui font le Mali. Il ne s’agit certes pas d’un retour dans la préhistoire de l’humanité, mais de former des citoyens pleinement imprégnés des réalités sociétales, historiques et géographiques de leur pays tout en restant ouverts à l’évolution du monde. « La réforme de 1962 voulait mettre en place une formation adaptée aux réalités du pays et aux exigences du développement scientifique et technologique », explique Seydou Loua, dans une étude de 2017 intitulée Les grandes réformes de l’école malienne de 1962 à 2016.

Vers une nouvelle réforme structurelle

Faut-il donc s’attendre à un come-back de la réforme de 1962 dans sa mise en œuvre ou à une nouvelle réforme du système éducatif malien ? A priori, la deuxième option serait la plus crédible si nous savons que les recommandations des États généraux de l’éducation, tenus du 16 au 19 janvier 2024 à Bamako, sont en attente d’une mise en œuvre. Ces conclusions préconisent en effet une refonte majeure du système éducatif. Axées sur 18 thématiques, elles visent à créer un modèle éducatif fondé sur les valeurs culturelles maliennes, l’enseignement des langues nationales et l’adéquation formation-emploi.

Les grands maux de la nation malienne ou les obstacles majeurs à son développement y sont mentionnés. Cette réforme, qui concernera aussi la valorisation des langues nationales, sera donc un pas décisif vers la mise en œuvre de la Constitution du 22 juillet 2023, qui érige les langues nationales en langues officielles.

À côté des langues nationales, il pourrait s’agir aussi, au cours de cette période 2026-2027, de procéder à une mise en œuvre du Programme national d’éducation aux valeurs (PNEV) lancé en avril 2024. Cette initiative stratégique issue des Assises nationales de la refondation vise à réhabiliter les valeurs fondamentales (civisme, patriotisme, intégrité).

L’école face à la révolution numérique

En profitant de cette période pour mettre en œuvre ces recommandations, les autorités de la transition auront le mérite de ne pas les laisser dormir dans les tiroirs comme ce fut le cas pour les conclusions de beaucoup de rencontres, comme le Forum national sur l’éducation de 2008 au Mali. Un cadre qui visait à diagnostiquer les faiblesses du système éducatif en vue de le refonder. Malgré des recommandations pertinentes, beaucoup sont restées sans application, ce qui a constitué le début de longues attentes pour une réforme structurelle. L’accent avait alors été mis sur la qualité, la gestion et la performance de l’école.

À côté des États généraux de l’Éducation et du PNEV, il faut aussi, dans le cadre de cette valorisation de l’éducation au Mali, de mettre un accent particulier sur l’adéquation entre cette formation et les évolutions technologiques mondiales. La transformation éducative ne peut plus se limiter aux programmes classiques. L’essor de l’intelligence artificielle, des réseaux sociaux et de l’économie numérique impose de nouvelles compétences. Ces nouveaux outils exigent une culture digitale, un esprit critique face à la désinformation, la protection des données personnelles et une maîtrise des outils technologiques.

Le levier stratégique du multilinguisme

Ignorer ces enjeux reviendrait à former une génération déconnectée des réalités du marché du travail mondial. L’école malienne doit donc intégrer l’apprentissage du numérique comme compétence de base, au même titre que la lecture ou le calcul, tout en sensibilisant les élèves aux risques liés aux manipulations informationnelles et à l’usage abusif des données.

L’enseignement multilingue apparaît désormais comme un levier stratégique : apprendre dans sa langue maternelle facilite l’acquisition des savoirs fondamentaux, renforce l’inclusion scolaire et valorise l’identité culturelle. À terme, l’enjeu est de bâtir un système où français, langues nationales et compétences internationales coexistent, afin de concilier enracinement local et ouverture globale.

Chiencoro Diarra


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