Jamais l’humanité n’a produit autant de données, de rapports et de savoirs. Jamais pourtant la vérité n’a semblé aussi fragile. À l’ère de la post-vérité, la désinformation ne relève plus de l’exception mais d’un système, nourri par les intérêts, la technologie et la guerre des récits.
Nous vivons à l’ère de l’abondance informationnelle. De 2016 à 2022, le nombre d’articles scientifiques publiés dans le monde est passé d’environ 1,9 million par an à 2,8 millions, selon une étude publiée en septembre 2023. Le volume total d’informations numériques produites – rapports institutionnels, documents techniques, études d’ONG, notes de cabinets de conseil ou de think tanks – atteint près de 913 exaoctets par an. Jamais l’humanité n’a autant écrit, documenté, chiffré. Jamais, pourtant, la vérité n’a paru aussi insaisissable.
L’ordre moral de la post-vérité
Car cette inflation documentaire ne signifie pas accumulation de savoir. Elle accompagne, au contraire, une diffusion accélérée de la désinformation. Derrière chaque rapport, chaque étude, chaque chiffre, se cachent désormais des intérêts, des stratégies, des agendas. La connaissance n’échappe plus à la logique marchande. Elle se finance, se commande, se vend. La science elle-même se voit sommée de produire des résultats compatibles avec les attentes de ses bailleurs. La vérité devient alors secondaire. Ce qui compte, c’est ce qui convainc, ce qui rassure, ce qui sert.
Dans ce monde, le mensonge n’avance plus masqué. Il se pare des atours de la vérité. La vérité, elle, se retrouve du côté du plus fort – non pas celui qui a raison, mais celui qui parle le mieux. Celui qui parle le mieux est souvent celui qui paie le plus. Ainsi se construit l’ordre moral de la post-vérité.
La célèbre maxime attribuée à Voltaire – « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire » – semble aujourd’hui avoir muté. Elle pourrait se reformuler ainsi : « Je sais que ce que vous dites est faux, mais je me battrai pour que cela soit cru comme vrai. » Tel est le serment tacite de nombreux producteurs de discours dans l’économie contemporaine de l’information.
La vérité devient bicéphale
Les données, loin d’éclairer le réel, répondent de plus en plus à des objectifs politiques, économiques ou idéologiques. La vérité est sacrifiée sur l’autel d’intérêts égoïstes. Nous entrons dans un régime de relativisme radical où une affirmation, même fausse, est défendue comme une vérité absolue par ses auteurs, tandis que ses adversaires la rejetteront même si elle est avérée. La vérité devient bicéphale, oscillant sans cesse entre croyance et rejet.
Faut-il alors donner raison à Platon, qui distinguait le monde parfait des idées et le monde imparfait des apparences ? L’accès à la vérité est devenu un combat. Non plus un chemin rationnel, mais une lutte asymétrique. Cette lutte est symptomatique de l’imperfection de notre monde. Le philosophe Karl Popper l’avait pourtant rappelé : il n’existe pas de vérité absolue en science. Il n’y a que des hypothèses provisoires, destinées à être réfutées. Nous ne faisons que nous rapprocher de la vérité sans jamais la saisir pleinement. Cette vraisemblance – cette « verisimilitude » – dit quelque chose de fondamental : notre imperfection.
Thomas Kuhn parlera de changements de paradigmes. Gaston Bachelard, « d’obstacles épistémologiques ». Ces préjugés intimes qui nous poussent à confondre opinion et vérité. Le progrès de la connaissance s’est toujours construit sur les ruines de certitudes anciennes. Mais encore faut-il accepter cette fragilité.
La pandémie du clic
Dans le champ géopolitique et militaire, la vérité alternative n’est pas une nouveauté. Elle a toujours été une arme. Sun Tzu en avait fait un principe stratégique : tromper l’adversaire, l’épuiser psychologiquement, brouiller ses repères. Ce qui a changé, c’est l’échelle. Avec Internet et les réseaux sociaux, la désinformation n’est plus l’apanage des États ou des presses militantes. Elle est devenue industrielle, virale, instantanée. Une véritable pandémie du clic.
Désormais, rapports officiels, communiqués, déclarations publiques, articles de presse eux-mêmes doivent être lus avec suspicion. Ils dissimulent souvent des intentions de nuisance ou la défense d’intérêts particuliers. L’impartialité, notamment dans le champ médiatique, tend à devenir un mot creux. Voilà la «désinformation venant d’en-haut », dont parle Myret Zaki. Chaque média est arrimé à une ligne, un financement, une vision du monde – consciemment ou non.
En Afrique comme dans toutes les zones de conflits, la guerre offre une illustration brutale de cette bataille des récits. Des rapports contradictoires s’affrontent. Certains dénoncent des violations des droits humains, d’autres les minimisent ou les contestent. Qui dit vrai ? Qui dit le contraire ? Nous sommes dans l’ère de la « géopolitique des fake news ». L’expression sûrement pas encore.
La politique étrangère de la désinformation
Dans Gouverner par les fake news, Jacques Baud, ancien analyste du renseignement stratégique suisse, démonte les narratifs dominants des grandes crises contemporaines. Il soutient que nombre de certitudes occidentales – sur la Syrie, la Russie, le terrorisme – reposent moins sur des faits établis que sur des constructions discursives. Une politique étrangère façonnée par la désinformation.
L’humanité est malade de ses récits. Pourtant, l’antidote demeure l’esprit critique. Refuser de croire un rapport, une déclaration, un chiffre sans interroger ses auteurs, ses financeurs, ses adversaires, ses intentions. À défaut, nous continuerons à absorber des faits empoisonnés, incapables de raisonner par nous-mêmes.
La situation est d’autant plus préoccupante que les outils d’intelligence artificielle ont franchi un seuil. Désormais, chacun peut fabriquer images, vidéos, textes crédibles, depuis un simple smartphone. La « fabrique du consentement », pour reprendre Noam Chomsky et Edward Herman, est devenue accessible à tous. Elle n’épargne même pas les fact-checkeurs, parfois piégés par les narratifs qu’ils prétendent démonter, contribuant involontairement à leur diffusion.
Dans ce monde de la post-vérité, le combat pour la vérité n’est plus seulement une exigence morale. C’est une urgence démocratique.
F. Togola
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