Dans cette tribune, Mikaïlou Cissé, professeur de philosophie au Mali, analyse la transformation profonde de la lutte antiterroriste dans le Sahel à la lumière du recentrage stratégique des États membres de l’Alliance des États du Sahel (AES). Entre souveraineté retrouvée, solidarité régionale et rupture avec les paradigmes sécuritaires hérités de l’extérieur, il montre comment la guerre devient désormais une affirmation politique collective, où la sécurité et le développement s’enracinent dans une même vision de souveraineté partagée.
Le contrôle progressif des axes routiers traditionnellement utilisés par les groupes armés terroristes, assuré par les forces armées des États membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) — créée le 16 septembre 2023 à travers la signature de la Charte du Liptako-Gourma à Bamako — marque une inflexion décisive dans la lutte antiterroriste au Sahel.
Cette reprise en main, renforcée par une surveillance accrue des voies d’interconnexion dans le Grand Nord du Mali et dans la zone des « trois frontières », rompt avec les pratiques sécuritaires antérieures. Elle exerce une pression inédite sur des groupes habitués à opérer dans des espaces faiblement contestés.
La rupture avec les anciennes stratégies de sécurité
Cette mutation tranche avec la posture attentiste qui prévalait durant la coopération avec certains partenaires extérieurs, notamment européens. Leur action, souvent distante, répondait à des agendas politiques et économiques exogènes. Les stratégies déployées administraient l’insécurité plutôt que de la résorber, en imposant des solutions déconnectées des populations et des autorités nationales.
Acculés par la neutralisation de chefs notoires, la désorganisation de leurs réseaux de contrebande — carburant et produits de première nécessité en provenance de pays pétroliers frontaliers — et le dysfonctionnement de leurs circuits économiques et logistiques, les groupes terroristes ont dû quitter leurs sanctuaires.
La nouvelle logique sécuritaire de l’AES les contraint à des incursions directes dans les centres urbains, modifiant qualitativement leur mode opératoire. L’attaque de Sévaré et de l’aéroport a gravé cette évolution dans la conscience collective.
L’autonomie stratégique du Mali et la mutualisation régionale
Cette dynamique confirme que la guerre suit les décisions politiques. Elle en est la continuation par d’autres moyens, selon la formule classique. L’exemple de Kidal est emblématique. Longtemps perçue comme hors de l’autorité républicaine, la ville réintègre l’ordre étatique depuis sa reconquête par la vaillante armée du Mali, le 14 novembre 2023.
Les grandes villes maliennes sous le giron de la République sont constamment approvisionnées en produits de première nécessité, assurant le fonctionnement normal des services publics et le quotidien des populations.
Loin d’être isolé, le Mali a recentré sa stratégie sur son armée nationale et formalisé le retrait des forces étrangères hostiles à la ligne politique de l’État. L’AES, formée avec le Burkina Faso et le Niger, mutualise la sécurité régionale. Ce réalignement force les groupes armés à réajuster leurs discours. Jadis ancrés dans des revendications religieuses ou ethnocentriques, ils intègrent désormais, de manière instrumentale, des rhétoriques et des critiques des politiques étatiques.
Les nouvelles cibles du terrorisme : l’économie et la société civile
Incapables de tenir des positions face aux forces de défense et de sécurité, ces groupes déploient leur violence contre des cibles « molles » : convois, entreprises, infrastructures économiques et civils. Routes, villes et espaces productifs deviennent des théâtres d’opérations visant à perturber la vie publique, à asphyxier l’économie et à user l’État via le quotidien des citoyens.
Cette stratégie d’usure vise la survie. Le discours du président de la Transition, le général d’armée Assimi Goïta — notamment adressé aux autorités coutumières —, traduit la conscience de cette dimension multidimensionnelle du conflit.
La riposte étatique, désormais assumée, frappe le terrorisme dans ses volets sécuritaire, économique, politique et médiatique. La visite du ministre de la Défense et des Anciens combattants, le général de corps d’armée Sadio Camara, à Kidal en mai 2025, a révélé l’imbrication du terrorisme dans les circuits économiques locaux.
La sécurité et la gestion des ressources relèvent de la souveraineté exclusive de l’État. Tout contrevenant s’exclut du cadre républicain.
Les menaces persistantes et les médiations ambiguës
Les opérations de sécurisation des convois commerciaux en provenance des pays côtiers attestent de la maturité opérationnelle des armées de l’AES, qui se renforcent davantage grâce à l’opérationnalisation de la Force Unifiée (FU-AES), le 20 décembre 2025. Les corridors reliant les sites nigériens à Bamako, via le Burkina Faso, incarnent la solidarité de l’Alliance et l’adhésion populaire à ce projet.
Pourtant, l’intensification des attaques, leur synchronisation avec des échéances politiques comme le sommet confédéral de Bamako, et la réapparition d’acteurs proposant des médiations ambiguës interrogent. Aucune désescalade crédible ne saurait tolérer discours incendiaires ou déstabilisation.
À l’inverse, refonder les cadres de conquête et d’exercice du pouvoir via une concertation publique élargie sur l’espace AES, comme annoncé lors de la présentation des vœux de nouvel an par le général d’armée Goïta au Mali, est essentiel à la stabilité durable.
Le développement, bloqué par la guerre permanente, exige l’éradication totale du terrorisme. Car, « il ne saurait y avoir de développement sans sécurité, et il ne saurait y avoir de sécurité sans développement », aime à expliquer le président de la Transition.
Souveraineté totale et intégration régionale
La mise en service à Bamako de la force unifiée de la Confédération des États du Sahel, le 20 décembre 2025, son déploiement frontalier, le projet de production d’armement et d’intégration économique concrétisent cette doctrine.
Enfin, combler les vides sécuritaires au flanc maghrébin (Algérie et Mauritanie), surtout dans les zones et emprises minières en exploitation ou en projet, reste une priorité absolue. Restaurer la pleine souveraineté des peuples sur leurs ressources, sans ingérences exogènes, définit l’horizon de cette phase décisive de la lutte antiterroriste au Sahel.
Mikaïlou Cissé
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