Entre irrégularités financières et défaillances structurelles, les rapports du Vérificateur général dressent un état des lieux inquiétant d’une institution au cœur de « l’Année de la culture », décreté en 2025 par le président de la transition, le général d’armée Assimi Goïta, pour la valorisation de l’art et de la culture au cours de l’année écoulée.
Le Bureau du Vérificateur général (BVG) du Mali a rendu publics, en décembre 2025, deux rapports explosifs sur la gestion du Musée national du Mali (MNM) couvrant la période 2022-2025. Ces documents, l’un financier et l’autre de performance, révèlent des dysfonctionnements administratifs majeurs, une gouvernance déficiente et des pratiques comptables irrégulières au sein d’une institution pourtant présentée comme la vitrine du patrimoine culturel national.
Créé en 1953 et érigé en établissement public à caractère scientifique et culturel en 2001, le Musée national du Mali incarne la mémoire et la diversité du pays. À l’heure où les autorités de transition ont proclamé 2025 « Année de la culture », les constats du BVG font l’effet d’un choc. Ils mettent en lumière les limites de la politique de refondation culturelle prônée par Bamako.
Selon le rapport, les dépenses exécutées entre 2022 et 2024 s’élèvent à plus de 904 millions de F CFA, financées à 86 % par l’État. Pourtant, les auditeurs estiment que la gestion du musée reste « loin des standards d’efficacité et de transparence ».
Des irrégularités financières documentées
La vérification financière fait état d’irrégularités pour un montant total de 7,1 millions de F CFA, dont 6,55 millions non régularisés à la date de clôture. Le directeur général et l’agent comptable sont notamment accusés d’avoir octroyé indûment des indemnités de mission lors du Festival sur le Niger en 2022. Le régisseur des recettes, lui, n’a pas recouvré la totalité des recettes issues des entrées du musée.
Autre point noir : l’absence d’un manuel de procédures administratives et comptables, pourtant obligatoire dans les établissements publics, ainsi qu’une comptabilité-matières défaillante, privant l’institution d’un suivi rigoureux de son patrimoine. Des indemnités de session auraient en outre été versées à des personnes non membres du conseil d’administration.
Sur le plan institutionnel, la vérification de performance pointe une gouvernance largement dysfonctionnelle : le conseil d’administration ne se réunit pas régulièrement et fonctionne avec des membres non nommés par décret, rendant ses décisions potentiellement illégales. Le musée souffre aussi d’un manque criant de planification : absence de règlement intérieur, de plan de recrutement et de plan de formation, ainsi qu’un cadre organique obsolète datant de 2006.
Ces lacunes ont des effets concrets : pénurie de compétences clés (informaticien, conservateur, aide-bibliothécaire), retards dans les projets de numérisation, et difficulté à assurer la rotation et la conservation des collections.
Un patrimoine conservé, mais mal valorisé
Le BVG reconnaît des efforts notables dans la conservation physique des œuvres, mais souligne des failles inquiétantes. Certaines caméras de surveillance ne fonctionnent plus, les systèmes d’accès aux réserves sont vétustes et le poste de chef de la section Conservation est vacant. L’inventaire reste entièrement manuel, limitant la traçabilité des objets et la protection contre le vol ou la perte.
Quant à la valorisation du patrimoine, le musée n’a toujours pas développé de bases de données numériques fiables pour ses notices bibliographiques, ses fonds audiovisuels et ses collections d’art. Résultat : un savoir culturel sous-exploité et difficilement accessible, y compris pour les chercheurs.
Le rapport de performance tire une conclusion sévère : « Le Musée national du Mali n’assure pas efficacement la mise en œuvre de ses missions de collecte, d’études et de recherche. » Derrière cette formule technocratique, c’est toute la stratégie culturelle de l’État malien qui est mise en question.
Alors que la transition vante le retour à la souveraineté culturelle, l’institution censée incarner cette vision apparaît comme un symbole des failles du secteur public : manque de transparence, de compétence et de vision stratégique.
Une refondation encore à écrire
Le Vérificateur général a recommandé une série de réformes urgentes : informatisation des inventaires, adoption d’un règlement intérieur, redynamisation du conseil d’administration et élaboration d’un plan de formation du personnel. Autant de mesures qui, si elles sont appliquées, pourraient redonner souffle à une institution en quête de crédibilité.
Mais au-delà des chiffres et des procédures, c’est une question de vision politique qui se pose : comment faire du patrimoine culturel un véritable levier de souveraineté et de cohésion, dans un pays en reconstruction identitaire ?
Chiencoro Diarra
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