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Mali : repenser règles et comportements face à la montée de l’électrique

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Présentée comme une solution à la fois économique et environnementale, la mobilité électrique progresse au Mali, notamment à travers les motos et les véhicules urbains. Mais dans un pays où l’insécurité routière demeure élevée, l’arrivée de ces engins silencieux met en lumière un déficit persistant de règles adaptées, de formation des usagers et de prévention, faisant du facteur humain le principal défi de cette transition.

Ils se faufilent sans bruit entre les sotrama, surprennent les piétons aux carrefours et contournent les longues files d’attente devant les stations-service. Depuis plusieurs mois, motos, taxis, voitures particulières et vélos électriques gagnent du terrain dans la circulation malienne, en particulier à Bamako, où l’électrique n’est plus un simple objet de démonstration mais un mode de déplacement désormais ancré dans le quotidien.

Portée par la crise du carburant, la hausse du coût de la mobilité et l’initiative d’acteurs privés, cette percée progressive bouleverse les usages sans cadre clairement établi. Entre la promesse d’une mobilité moins dépendante des importations et les risques nouveaux liés à la cohabitation avec un trafic déjà saturé, l’irruption de l’électrique sur les routes maliennes pose une question centrale en matière de sécurité routière : le pays est-il prêt à accompagner une transition qui s’impose davantage par nécessité que par choix politique ?

Depuis fin septembre 2025, le Mali vit au rythme d’une pénurie de carburant provoquée par les attaques répétées de groupes armés terroristes et de leurs « sponsors étatiques étrangers » contre les convois de camions-citernes en provenance des pays voisins. En ciblant cet axe vital, les acteurs du terrorisme international ont cherché à fragiliser l’approvisionnement énergétique d’un pays enclavé, avec pour objectif affiché de paralyser l’économie et de désorganiser les services essentiels. À Bamako comme dans le centre-sud du pays, flambée des prix au marché noir et réduction drastique des heures d’électricité ont rappelé à quel point la dépendance aux hydrocarbures constituait un talon d’Achille stratégique.

De nouveaux usages, de nouveaux défis

C’est dans ce contexte de crise prolongée que la mobilité électrique s’est accélérée et pour devenir comme une alternative crédible. Taxis électriques lancés par des acteurs privés maliens (bien avant cette pénurie de carburant), véhicules hybrides ou modèles à faible consommation proposés par des concessionnaires locaux. Face à l’insécurité énergétique, l’innovation devient une réponse pragmatique autant qu’un pari d’avenir. Longtemps perçue comme marginale, l’électromobilité apparaît désormais comme une solution à la fois économique, écologique et politique, susceptible de réduire la vulnérabilité du pays aux chocs sécuritaires et aux pénuries quasi-récurrentes de carburant.

Mais cette transition technologique se heurte à la réalité d’une insécurité routière persistante, où le facteur humain demeure la première cause d’accidents. En 2023, le Mali a enregistré 7 685 accidents de la route, faisant 689 morts et près de 8 000 blessés, selon les chiffres officiels. Malgré une légère baisse du nombre total d’accidents, la hausse du nombre de décès traduit une aggravation de leur gravité. À Bamako, épicentre de cette sinistralité, 2 635 accidents ont été recensés pour 195 morts. Dans ce contexte déjà préoccupant, l’essor des engins électriques pose de nouveaux défis en matière de comportements, de réglementation et de formation.

Le silence des moteurs, nouveau facteur de risque

Sur les artères encombrées de la capitale comme dans les quartiers périphériques, les engins électriques — motos comme voitures — se multiplient. Dès mars 2024, le groupe IBI Motors, à travers sa filiale Angata, a lancé à Bamako une première flotte de taxis 100 % électriques. Présentés à l’ACI-2000 en présence des autorités, ces véhicules climatisés affichent une autonomie d’environ 300 kilomètres et un coût d’exploitation inférieur à 15 FCFA par kilomètre. Ils misent sur l’abondant ensoleillement du pays pour une recharge solaire à faible coût, tout en réduisant la dépendance aux hydrocarbures importés.

Parallèlement, Toguna Motors, filiale du groupe Toguna et partenaire du constructeur chinois Great Wall Motor, accélère l’introduction de véhicules hybrides et électriques, notamment à travers la gamme Haval, dans un marché encore largement dominé par des voitures d’occasion vieillissantes.

Mais le principal atout de ces véhicules — leur moteur silencieux — devient aussi une source de danger. Piétons, vendeurs ambulants et cyclistes, qui se fient souvent au bruit pour anticiper l’arrivée d’un véhicule, se retrouvent davantage exposés, notamment dans les zones densément peuplées et peu régulées.

À ces risques s’ajoutent des comportements à risque bien connus : absence de casque, surcharge, usage du téléphone au guidon ou au volant, excès de vitesse ou non-respect des feux tricolores. L’électrique ne corrige pas les mauvaises pratiques héritées des engins thermiques. Pire, celles-ci sont parfois banalisées, les motos électriques étant perçues comme moins dangereuses car plus légères ou supposées plus lentes — une perception largement démentie par les faits.

Un cadre juridique encore lacunaire

Selon nos recherches, sur le plan réglementaire, le Mali ne dispose pas encore d’un régime spécifique pour les engins électriques. En l’absence de textes autonomes, ceux-ci sont assimilés aux véhicules thermiques et soumis aux mêmes obligations : immatriculation, permis de conduire, assurance, port du casque et respect du code de la route. Une vaste opération nationale de régularisation des deux et trois roues a d’ailleurs été lancée pour tenter de remettre de l’ordre dans un parc largement informel.

Mais cette assimilation montre rapidement ses limites. Aucune classification technique officielle ne distingue, par exemple, les scooters électriques légers des motos plus puissantes. Les normes relatives aux batteries — leur qualité, leur stockage ou leur recyclage — restent floues, tout comme l’encadrement de la recharge sur l’espace public.

Pourtant, on se rappelle que le pays avait été confronté aux mêmes problèmes avec l’introduction des mototricycles (katakatani) et plus récemment des moto-taxis. Ils sont arrivés sur un marché qui n’était pas suffisamment préparé pour leur accueillir. Leur multiplication, à partir de 2010, à Bamako a profondément bouleversé la circulation urbaine, au prix d’une insécurité croissante sur les routes. Souvent conduits sans formation, surchargés et en infraction avec le code de la route, ces engins sont impliqués dans une part importante des accidents, transformant les axes principaux en espaces à haut risque. Leur développement incontrôlé a mis en évidence l’urgence d’une régulation stricte pour contenir une menace devenue quotidienne pour les usagers.

Former avant d’équiper

Au-delà des règles, la question de la formation apparaît centrale. Plusieurs études menées à Bamako soulignent les faiblesses de l’apprentissage du code de la route et l’absence de culture de la formation continue, notamment chez les conducteurs professionnels. L’électrique rend ces lacunes plus visibles encore : accélération instantanée, gestion de l’autonomie, risques liés aux batteries sont autant de spécificités mal maîtrisées.

Des experts plaident pour l’intégration de modules dédiés aux véhicules électriques dans les auto-écoles, mais aussi pour une sensibilisation plus précoce, dès le collège ou le lycée. Les chauffeurs de taxis, de sotrama, les livreurs et les mototaxis — fortement impliqués dans l’accidentalité — figurent parmi les publics prioritaires pour des programmes de recyclage combinant rappels du code et démonstrations pratiques.

Les risques propres à l’électrique ne se limitent pas à la circulation. Les incendies liés à des recharges sur des installations domestiques surchargées ou à l’usage de batteries de seconde main constituent une source d’inquiétude croissante. Là encore, la responsabilité est partagée entre les pouvoirs publics d’édicter des normes claires et d’en contrôler l’application ; les particuliers de s’informer avant d’adopter ces nouveaux engins.

Alors que la Stratégie nationale de sécurité routière 2021-2030 vise une réduction de moitié de la mortalité d’ici à 2030, la diffusion rapide des véhicules électriques oblige à repenser l’ensemble du système : comportements, formation, infrastructures et réglementation. Au Mali, la transition vers l’électrique ne se jouera pas seulement dans les batteries ou les bornes de recharge, mais dans la capacité collective à rendre la route plus sûre pour tous.

A.D


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