À l’approche de la Conférence des Nations unies sur l’eau prévue en 2026, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a lancé, depuis Dakar, un avertissement solennel : l’eau est devenue un instrument de guerre à part entière. Dans de nombreux conflits contemporains, la destruction ou la restriction volontaire de l’accès aux ressources hydriques frappe en priorité les civils, aggravant les crises humanitaires et compromettant durablement la stabilité des régions touchées.
Selon les chiffres présentés par l’organisation humanitaire, près de 180 millions de personnes vivant dans des contextes de conflit ont vu leurs ressources en eau détruites, détournées ou contrôlées par des acteurs armés. Les attaques contre les infrastructures hydrauliques, les coupures ciblées et l’utilisation de l’eau comme outil de siège se multiplient, en violation directe du droit international humanitaire (DIH), explique le CICR.
Une urgence humanitaire mondiale
Les conséquences sont déjà mesurables. En 2024, 176,6 millions de personnes avaient besoin d’une assistance urgente en matière d’eau et d’assainissement. Pourtant, seules 48 millions ont effectivement bénéficié d’un accès minimal aux services essentiels. Ce déficit massif accroît les risques sanitaires, favorise la propagation de maladies hydriques et alimente l’insécurité alimentaire ainsi que les déplacements forcés de populations.
Pour le CICR, la crise de l’eau ne peut plus être considérée uniquement comme un problème environnemental ou de développement. Elle constitue désormais une crise humanitaire et sécuritaire à part entière.
Le Sahel, épicentre d’une crise croisée
En Afrique de l’Ouest, et particulièrement dans le Sahel, la situation est aggravée par la combinaison de plusieurs facteurs : conflits armés persistants, sécheresses répétées et déplacements massifs de populations. Cette convergence de crises exerce une pression extrême sur des ressources déjà rares et fragilise la cohésion sociale.
« Privés d’eau, les civils sont pris dans un cercle vicieux où la survie quotidienne devient un combat », explique Natalia Blanco Guiard, conseillère à l’unité Eau et Habitat du CICR. « Briser ce cycle nécessite une réponse humanitaire robuste et un engagement politique sans faille. », estime-t-elle.
Les tensions autour des points d’eau deviennent dans certaines zones des facteurs de conflits communautaires, transformant une ressource vitale en enjeu stratégique local.
Action humanitaire et dialogue avec les belligérants
La réunion de haut niveau organisée à Dakar, co-présidée par le Sénégal et les Émirats arabes unis, se veut une étape préparatoire décisive avant la Conférence des Nations unies sur l’eau de 2026. Fort de son rôle joué lors du Forum mondial de l’eau en 2022, le Sénégal cherche à imposer la question de la protection de l’eau en situation de conflit comme priorité internationale.
Pour le CICR, cette séquence diplomatique doit permettre de replacer le droit international humanitaire au cœur des discussions sur la gouvernance mondiale de l’eau.
Sur le terrain, l’organisation affirme qu’une action reste possible, même dans les contextes les plus instables. Son unité Eau et Habitat réhabilite des infrastructures hydrauliques, assure des distributions d’urgence et mène un dialogue confidentiel avec les porteurs d’armes afin de rappeler leurs obligations envers les populations civiles.
Cette démarche s’inscrit dans le cadre de l’Initiative mondiale du CICR pour le renforcement du respect du droit international humanitaire, qui vise à réduire l’écart entre les normes juridiques et la réalité des conflits.
« Utiliser l’eau comme arme est interdit par le DIH. Notre objectif est que ces règles se traduisent par des actions concrètes sur le terrain », souligne Jean-Nicolas Marti, chef de la délégation régionale du CICR à Dakar.
Trois priorités pour la communauté internationale
À l’issue de la rencontre de Dakar, le CICR appelle les États et les organisations internationales à prendre trois engagements majeurs :
- Reconnaître officiellement les conflits armés comme un obstacle majeur à l’Objectif de développement durable n°6 (accès universel à l’eau).
- Mettre en place des financements innovants et pluriannuels spécifiquement adaptés aux zones de conflit.
- Renforcer l’application du droit international humanitaire par des plans d’action nationaux concrets.
« Avec toujours plus de conflits de longues durées, de guerres urbaines, l’accès à l’eau est devenu l’un des principaux enjeux humanitaires encore aggravé par l’impact du changement climatique. Nous devons innover et développer de nouveaux partenariats pour y répondre. », a alerté Gilles Carbonnier, vice-président du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) lors du 9e Forum mondial de l’eau qui se tient à Dakar.
Créée en 1983, l’unité Eau et Habitat du CICR intervient aujourd’hui dans plus de 30 pays. En 2025, ses équipes ont permis à 32 millions de personnes d’accéder à l’eau, à l’assainissement ou à des services essentiels.
Mais face à l’ampleur des besoins, l’organisation met en garde : sans une volonté politique forte et coordonnée, l’eau continuera d’être une arme silencieuse des guerres contemporaines — et un facteur aggravant des instabilités futures.
Chiencoro Diarra
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