Quatre ans après les sanctions de la CEDEAO, le Mali a fait de la « souveraineté retrouvée » le moteur d’un vaste programme de transformation économique. Centrales solaires, corridors routiers, nouveau code minier et transformations économiques majeures. Derrière les chantiers se joue une reconquête souveraine du pouvoir sur les ressources, les infrastructures et les choix géopolitiques. Mais cette ambition, entre autonomie revendiquée et dépendances nouvelles, interroge la capacité réelle de Bamako à convertir la souveraineté politique en souveraineté économique durable.
14 janvier 2022-14 janvier 2026, depuis quatre ans, le Mali s’est engagé dans une entreprise titanesque, à savoir reconstruire sa souveraineté par le développement de ses infrastructures, de son énergie et de son économie productive. Derrière cette stratégie, impulsée par le général Assimi Goïta et conceptualisée dans la Vision Mali 2063, se dessine le récit politique d’un pays qui entend rompre avec la dépendance, maîtriser ses ressources et affirmer une autonomie totale face aux institutions régionales et internationales, aux visées « capitalistes et impérialistes ».
Depuis les sanctions « injustes, illégales, illégitimes et inhumaines » de la CEDEAO et de l’UEMOA en 2022, le discours de la « souveraineté retrouvée » est devenu le cœur de la rhétorique d’État. Mais loin des simples discours, le gouvernement malien tente de la traduire dans les faits. Trois grandes centrales solaires, des corridors routiers réhabilités, un nouveau Code minier et des appuis multiformes au secteur agricole sont à rappeler. Ces initiatives permettront, sans nul doute, au pays de se hisser au rang des nations les plus émergents. On peut articuler ces projets, présentés comme les piliers d’un Mali « maître de son destin », autour de trois axes structurants : Yeelen Kura (l’électrification nationale), Farafinna Jigine (la souveraineté alimentaire) et la réforme du secteur minier.
L’énergie comme étendard de l’autonomie
Les centrales solaires de Sanankoroba, Safo et Tiakadougou-Dialakoro, d’une capacité cumulée de 400 mégawatts, constituent le symbole le plus visible du nouveau cap Mali. Fruit de partenariats diversifiés avec la Russie et la Chine, ces infrastructures traduisent la volonté inébranlable du Mali de sortir de la dépendance énergétique, alors que 70 % de sa production reposait encore récemment sur le thermique. Surtout, la clause selon laquelle la centrale de Sanankoroba reviendra intégralement à l’État malien au bout de dix ans illustre une ambition de « reprise de souveraineté progressive », rare en Afrique de l’Ouest, post-indépendance.
On peut inscrire cette transition énergétique dans un programme plus vaste, qu’on pourrait appeler Yeelen Kura (lumière nouvelle). Pour le gouvernement, la lumière n’est plus seulement une question de kilowattheures, mais un acte politique : « éclairer le Mali » devient synonyme d’émancipation.
L’autre pilier de cette reconquête se joue sur le terrain des routes. La modernisation de la RN27 entre Bamako et Koulikoro, financée à plus de 33 milliards de FCFA, ou encore la réhabilitation du corridor Bamako–Dakar soutenue par la Banque mondiale, participent de l’effort stratégique de désenclaver un pays continental et maîtriser ses voies d’accès commerciales. Derrière le bitume, se lit une géopolitique du transit, à savoir contrôler les routes, pour contrôler les flux de richesses et affirmer son poids dans la région.
Les mines, nouveau levier du pouvoir économique
Adopté en août 2023, le nouveau Code minier renforce considérablement la part de l’État malien dans l’exploitation des ressources : 35 %, dont 10 % gratuits. La réforme du « contenu local », votée en 2025, oblige désormais les compagnies étrangères à recruter, former et sous-traiter localement.
Pour les autorités de la transition, il s’agit de rompre avec des décennies d’exploitation « sans retombées ». Les mines doivent financer l’économie réelle. La mine d’or de Sadiola, exploitée par la société canadienne Allied Gold, servira de test grandeur nature . Pour la première fois, un site en activité sera soumis intégralement au nouveau cadre légal.
Moins visible mais tout aussi décisif, les autorités maliennes de la Transition ambitionne de faire du Mali « Farafinna Jigine » (le grenier d’Afrique). Cet ambitieux projet se traduit par les efforts inlassables consentis en faveur de la promotion de l’agriculture et de son industrialisation. On se souvient des nombreuses initiatives du président de la transition, en faveur des agriculteurs, à travers notamment la subvention des intrants agricoles mais aussi de la hausse progressive, d’année en année, du prix d’achat du coton ainsi que la relance de certaines usines de transformation à l’arrêt depuis des années. Aussi faut-il rappelé la remise de distinction honorifiques aux paysans et éleveurs de la région de Sikasso en 2024.
Le but de ces nombreuses initiatives est d’assurer une autarcie alimentaire pour le Mali et par ricochet toute la sous-région. Elles visent non seulement l’autosuffisance céréalière mais aussi la valorisation des filières agricoles traditionnelles (coton, riz, lait). Dans la logique gouvernementale, la souveraineté ne se limite pas à produire de l’électricité ou de l’or. Elle consiste à garantir la capacité du pays à nourrir son peuple sans dépendre des importations. Produire et consommer local est l’ambition des autorités de la transition, qui tiennent à mettre un terme à la politique impérialiste qui fait du Mali un pays consommateur et non transformateur de ses productions.
Une stratégie de souveraineté multipolaire
Derrière les chantiers se profile une géopolitique nouvelle. En diversifiant ses partenaires (Russie, Chine, Turquie, voire BRICS), Bamako cherche à sortir de l’orbite des institutions occidentales. Le choix du nucléaire civil russe et des partenariats solaires chinois s’inscrit dans la doctrine de « Coopérer sans s’aligner ». Cette orientation s’accompagne d’un discours culturel qui a fait de 2025 l’« Année de la Culture », dans le but de relier souveraineté économique et réhabilitation identitaire.
Pourtant, le tableau reste fragile. Le pays demeure frappé par une crise sécuritaire endémique dans le nord et le centre. Ce qui ralentit plusieurs chantiers. Les coupures d’électricité persistent, et la dette publique pèse sur les finances nationales. Mais la rhétorique officielle demeure inébranlable. Le pouvoir entend bâtir malgré la guerre.
Les « routes de la souveraineté » symbolisent donc autant une volonté de rupture qu’un pari risqué : celui d’un État qui veut faire de l’économie une arme de dignité. Car le président Goïta reste convaincu qu’il « ne saurait y avoir de développement sans sécurité et il ne saurait y avoir de sécurité sans développement ». Reste une question : cette souveraineté, bâtie sur des financements extérieurs et des partenariats multipolaires, peut-elle être véritablement « retrouvée » ? Ou n’est-elle qu’une nouvelle forme d’interdépendance, simplement déplacée d’un pôle à un autre ?
Pour l’heure, le Mali trace ses routes, érige ses centrales et refonde ses lois. Qu’elles mènent à l’autonomie ou à un nouvel équilibre de dépendances reste à voir. Mais une chose est sûre : Bamako ne veut plus subir l’histoire, elle veut la construire.
A.D
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