De la Haute Autorité de la Communication au Comité national de l’égal accès aux médias d’État, en passant par la Maison de la Presse et le chef de l’État lui-même, un même mot est revenu, presque obsessionnel, lors de la cérémonie de vœux 2026 : manipulation. À Bamako, la guerre se joue aussi – et peut-être surtout – sur le terrain de l’information.
Il y a parfois, dans les cérémonies de vœux, plus de vérité politique que dans de longs discours programmatiques. Celle qui a réuni autour du président de la Transition, lue général Assimi Goïta, ce 19 janvier 2026, l’ensemble des acteurs de la presse malienne et de la communication n’a pas dérogé à la règle. Rarement les autorités de régulation, les professionnels des médias et le sommet de l’État auront affiché un diagnostic aussi convergent : le Mali est engagé dans une bataille informationnelle d’ampleur, où la désinformation est devenue une arme à part entière.
Un front invisible, mais décisif
À écouter les responsables de la Haute Autorité de la Communication (HAC), le phénomène n’a plus rien d’anecdotique. Il s’agit désormais de campagnes structurées, coordonnées, transnationales, exploitant les réseaux sociaux, certaines rédactions étrangères et des relais locaux plus ou moins conscients de leur rôle. L’objectif, selon le président de la HAC, Gaoussou Coulibaly, n’est pas d’informer mais de fabriquer du doute, de délégitimer les autorités et de fracturer la cohésion nationale.
Le président de la Maison de la Presse a, lui aussi, dressé le constat d’un espace médiatique fragilisé, soumis à une pression économique inédite, donc plus vulnérable aux récits toxiques. Une presse affaiblie, rappelle Bandiougou Danté, est une presse plus exposée aux influences et aux manipulations. « le Mali est aujourd’hui la cible d’une campagne de désinformation structurée.« , indique le patron de la Maison de la presse avant d’expliquer : « Ces fausses nouvelles, ces images trafiquées, ces rumeurs savamment orchestrées, ne sont pas des accidents. Ce sont des armes. Des armes qui attisent la haine, qui divisent les communautés, qui sapent les efforts de paix et de reconstruction, et qui visent à détruire le tissu même de notre nation.«
Le CNEAME, vigie du pluralisme… et de la souveraineté
Mais c’est sans doute le Comité national de l’égal accès aux médias d’État (CNEAME) qui a donné à cette séquence son relief politique le plus assumé. Dans un discours empreint de références religieuses, de patriotisme assumé et de lectures géopolitiques sans détour, son président, Abdoulaye Sidibé, a inscrit la désinformation dans une logique de déstabilisation stratégique.
Pour le CNEAME, garant du pluralisme dans les médias publics, la question de l’égal accès ne se limite plus au temps de parole ou à l’équilibre des antennes. Elle touche désormais à la protection de l’opinion nationale face à des narratifs extérieurs jugés hostiles. Le Mali, affirme-t-on, paie le prix de ses choix souverains, notamment son engagement au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), formée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, depuis le 16 septembre 2023.
« Les idéaux de l’AES bouleversent des intérêts stratégiques et économiques immenses », a martelé le président du Comité, rappelant que la remise en cause d’un ordre ancien – celui d’un monde hiérarchisé entre dominants et dominés – ne pouvait se faire sans résistances.
Crise du carburant et récit du chaos
L’exemple le plus parlant, selon le CNEAME, reste la récente crise de l’essence. Une pénurie réelle, mais aussitôt transformée, dans certaines narrations médiatiques extérieures, en scénario de siège imminent de Bamako. « Ville encerclée, régime aux abois, population prête à se soulever » : le récit était rodé.
Dans le même temps, certaines chancelleries occidentales invitaient leurs ressortissants à quitter le pays. Pour Bamako, le faisceau d’indices est troublant. L’objectif, selon les autorités, était moins d’informer que de créer une prophétie autoréalisatrice, en poussant l’opinion malienne à la panique et à la rupture avec ses dirigeants.
La manœuvre, estiment les responsables des médias maliens, a échoué. Non par miracle, mais par la résilience d’une population désormais aguerrie à ce type de pressions, et largement solidaire d’un pouvoir qui a fait de la souveraineté son marqueur politique.
Selon Bandiougou Danté, « La bataille contre la désinformation n’est pas une lutte contre la liberté d’expression. C’est au contraire une lutte pour la protection du droit des citoyens à une information juste, vérifiée et responsable. C’est aussi une lutte pour la paix, la cohésion sociale et la stabilité.«
L’information, nouveau champ de bataille sahélien
Dans sa réponse, le général Assimi Goïta n’a pas cherché à dramatiser davantage, mais il n’a rien édulcoré. La désinformation, a-t-il rappelé, ne relève ni de la critique légitime ni du débat démocratique. Elle constitue une menace directe pour la sécurité nationale.
Pour autant, le chef de l’État s’est efforcé de maintenir une ligne de crête : oui à la liberté de la presse, non à la liberté de nuire. Oui au pluralisme, non à la manipulation. Un équilibre délicat, dans un contexte où la régulation est souvent perçue, à tort ou à raison, comme un instrument de contrôle.
Ce qui ressort de cette séquence, c’est la conviction partagée que le Mali, à l’instar de ses partenaires du Sahel central, ne se bat plus seulement pour son territoire, mais pour son récit. Dans un monde où l’image précède souvent le fait, contrôler le tempo de l’information devient un enjeu de souveraineté.
Le CNEAME, la HAC, la Maison de la Presse et l’exécutif semblent désormais alignés sur ce diagnostic. Pour faire face à cette campagne médiatique contre le Mali, Bandiougou Danté recommande la conjugaison des efforts : « Face à cette menace, toute réponse isolée est vouée à l’échec. Aucun d’entre nous, seul dans son coin, ne peut prétendre endiguer ce fléau. […] Nous devons dégager une synergie d’action. […] En clair, La réponse doit être collective, coordonnée, et inclusive.«
Chiencoro Diarra
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