Avant les fake news, il y’avait les oracles ambigus, la propagande impériale, les pamphlets de cour et les dogmes scientifiques imposables par le bras séculier. La désinformation n’est pas une pathologie de l’ère numérique. Elle est la compagne permanente de la connaissance humaine. Ce que le numérique a changé, c’est son échelle — et l’urgence de la réfutation.
On a tendance à croire que la désinformation est une invention de notre époque. Comme si les réseaux sociaux avaient créé de toutes pièces le mensonge organisé, la rumeur amplifiée, la manipulation des esprits. Comme si, avant internet, les hommes avaient vécu dans une sereine république de la vérité. C’est une illusion — et cette illusion est elle-même une forme de désinformation.
La désinformation est aussi ancienne que la connaissance humaine. Elle en est même, pourrait-on dire, l’ombre portée : partout où des hommes ont cherché à connaitre le monde, d’autres ont cherché à contrôler ce que les premiers pourraient en savoir. Ce n’est pas un accident de l’histoire. C’est une constante anthropologique.
Karl Popper, dont la philosophie des sciences irrigue la réflexion que je conduis dans un nouvel ouvrage en préparation chez L’Harmattan, le formule avec précision : l’histoire de la connaissance est une histoire de « conjectures et de réfutations ». Mais il faut ajouter : c’est aussi une histoire de résistances à la réfutation. Une histoire du mensonge organisé pour empêcher que la vérité ne s’installe.
La Grèce antique : quand la cité fabriquait l’opinion
Commençons par les Grecs — non par révérence académique, mais parce que c’est là que la question se pose pour la première fois avec une clarté philosophique remarquable. Platon, dans l’allégorie de la caverne, décrit des hommes enchainés qui prennent pour réalité les ombres projetées sur un mur. C’est l’une des premières grandes métaphores de la désinformation : les prisonniers ne savent pas qu’ils sont trompés. Ils croient voir le monde — ils ne voient que sa mise en scène.
Mais la caverne de Platon n’est pas seulement une métaphore. C’est une analyse du fonctionnement politique de la cité. Platon savait — et l’exécution de Socrate en 399 avant J.-C. le lui avait confirmé de la manière la plus brutale — que la cité peut persécuter la vérité. Socrate est condamné non pas parce qu’il ment, mais parce qu’il pose des questions. La désinformation n’a pas besoin d’inventer de faux faits pour fonctionner : il lui suffit parfois d’étouffer les bonnes questions.
Les sophistes, que Platon combattait, représentent une autre forme historique de la désinformation : la rhétorique au service de la persuasion, indépendamment de la vérité. Pour Gorgias et ses émules, l’art du discours n’est pas de dire le vrai — c’est de convaincre. Le sophiste vend des techniques de manipulation linguistique. Il est, en un sens, le premier spin doctor de l’histoire. Et la démocratie athénienne, avec ses assemblés, ses tribunaux, ses joutes oratoires, offrait une marche idéale pour ce commerce.
L’Empire romain et la propagande comme art d’État
À Rome, la désinformation prend une forme institutionnelle. L’Empire romain a porté la manipulation de l’information au rang d’art d’État. Les empereurs comprennent très vite que régner sur les corps ne suffit pas : il faut régner sur les représentations. La monnaie, les monuments, les jeux du cirque, les inscriptions officielles — tout est mobilisé pour fabriquer une image du pouvoir qui ne souffre aucune contestation.
Auguste est le premier grand maitre de cette communication impériale. Il fait rédiger l’Eneide de Virgile pour légitimer sa lignée divine. Il fait inscrire ses victoires sur des arcs de triomphe qui en amplifient la portée. Il contrôle les historiens, les poètes, les chroniqueurs. Tacite, qui écrit après lui est l’un des rares à avoir osé nommer le mécanisme : sous les empereurs suivants, dit-il, les historiens écrivent dans la crainte, ou dans l’espérance de la faveur impériale. La peur et la récompense : ce sont les deux ressorts permanents du contrôle de l’information.
Ce qui est frappant, dans cette longue histoire romaine, c’est que la désinformation impériale n’emprunte pas le masque du mensonge brut. Elle s’habille de cérémonie, de symbolique, de solennité. Elle ressemble à la vérité — elle en a le ton, les attributs, les relais officiels. C’est précisément ce que Myret Zaki, analysant la désinformation économique contemporaine, appellera bien plus tard la désinformation venant d’en haut : celle qui se loge dans les discours officiels, les chiffres d’autorité, les communiqués institutionnels.
Le Moyen Âge : la vérité sous tutelle théologale
Au Moyen Âge européen, la désinformation prend une autre forme, plus subtile et plus totale : elle n’est plus seulement l’œuvre du pouvoir politique — elle est l’architecture même du monde intellectuel. L’Église ne fabrique pas simplement des mensonges ponctuels. Elle structure l’espace de ce qui peut être pensé, dit, questionné. Le dogme n’est pas une opinion parmi d’autres : c’est la condition de possibilité de toute opinion.
Galilée en est l’exemple le plus célèbre, mais non le plus représentatif. Car ce qui est frappant dans le procès de Galilée, ce n’est pas la brutalité de la répression — c’est la subtilité du mécanisme. L’Inquisition ne lui dit pas tu as tort. Elle lui dit : tu as peut-être raison, mais tu n’as pas le droit de le dire comme une vérité. La désinformation médiévale ne détruit pas nécessairement les faits — elle organise leur inaudibilité. Elle les rend imprononçables dans l’espace public.
Gaston Bachelard, que je lis comme l’un des grands penseurs de la résistance épistémologique, a nommé ce phénomène avec précision : les obstacles épistémologiques. Nos croyances premières, nos évidences culturelles, nos certitudes héritées constituent autant de verrous qui empêchent la connaissance de progresser. Au Moyen Âge, ces verrous étaient institutionnalisés, sacralisés, défendus par le glaive. La désinformation n’avait même pas besoin d’être active : la structure du monde intellectuel la rendait automatique.
Les Lumières : la vérité comme combat politique
C’est contre cet ordre-là que les philosophes des Lumières se dressent au XVIIIe siècle. Et ce qui est fascinant, c’est que leur combat est d’abord un combat épistémologique avant d’être un combat politique. Ils comprennent que pour changer le monde, il faut d’abord changer la manière dont les hommes connaissent le monde.
Kant formule cela avec une concision saisissante dans son célèbre texte de 1784, Qu’est-ce que les Lumières ? : Sapere Aude — ose te servir de ton propre entendement. Ce mot d’ordre n’est pas une invitation à la fantaisie intellectuelle. C’est un programme de résistance contre toutes les formes de tutelle cognitive : la tradition, l’autorité, la coutume, la peur. Pour Kant, la désinformation n’est pas seulement un problème de faux faits — c’est un problème d’immaturité intellectuelle entretenue par ceux qui ont intérêt à ce que les hommes ne pensent pas par eux-mêmes.
Voltaire, Diderot, D’Alembert comprennent que le premier acte de résistance, c’est l’encyclopédie. Recueillir les connaissances humaines, les rendre accessibles, les soustraire au monopole clérical ou aristocratique de l’information : c’est un acte épistémologique et politique à la fois. L’Encyclopédie est, pourrait-on dire, le premier grand projet de fact-checking de l’histoire moderne. Elle dit : voici ce que nous savons, voici comment nous le savons, et voici pourquoi personne n’a le droit d’interdire de le savoir.
Mais les Lumières ont aussi leurs propres angles morts. Francis Bacon, que l’on peut lire comme un précurseur de l’esprit des Lumières, avait identifié les idoles de la tribu, de la caverne, du forum et du théâtre — ces biais collectifs et individuels qui faussent notre perception de la réalité. Or les Lumières, en confiant leur programme à la raison universelle, ont parfois sous-estimé la force de ces idoles. La raison peut aussi être instrumentalisée. Le XIXe siècle le montrera.
Le XIXe siècle : la presse, la science et les nouveaux mensonges
Le XIXe siècle voit naitre la presse de masse — et avec elle, une nouvelle infrastructure industrielle de la désinformation. Les journaux, que l’imprimerie avait rendus possibles dès le XVe siècle, deviennent au XIXe des entreprises, avec des propriétaires, des intérêts économiques, des liens étroits avec le pouvoir politique. Ce que Noam Chomsky et Edward Herman analyseront au XXe siècle — la fabrication du consentement — a ses racines ici.
En même temps, le XIXe siècle est le siècle du triomphe apparent de la méthode scientifique. Comte et le positivisme promettent une connaissance fondée sur les seuls faits observables, purgée de toute métaphysique. C’est une révolution épistémologique majeure. Mais elle a aussi ses perversions. Le positivisme peut devenir une idéologie — la science peut être convoquée pour légitimer le colonialisme, le racisme, le déterminisme social. La désinformation au XIXe siècle se pare souvent des habits de la science. Elle fabrique des statistiques, des classifications, des typologies — et leur donne l’apparence d’une vérité objective et naturelle.
C’est ce que Spinoza avait voulu prévenir en formulant sa conception de la vérité comme lumière qui se révèle elle-même : la véritable connaissance n’a pas besoin d’autorité extérieure pour se légitimer. Mais quand l’autorité extérieure — qu’elle soit politique, religieuse ou scientifique — capte le prestige de la vérité pour valider ses propres intérêts, l’émancipation spinoziste devient un programme révolutionnaire.
Le positivisme peut devenir une idéologie : la science est convoquée pour légitimer le colonialisme, le racisme, le déterminisme social. La désinformation se pare alors des habits de la vérité objective et naturelle.
Le XXe siècle : le siècle des propagandes totales
Le XXe siècle est, sans conteste, le siècle où la désinformation atteint son degré le plus terrifiant. Non pas parce que le mensonge y est plus perfide qu’ailleurs — il l’était déjà — mais parce que les technologies de masse permettent pour la première fois de le diffuser à l’échelle de nations entières, simultanément, de manière coordonnée.
Orwell a vu cela mieux que quiconque. Dans 1984, il décrit non pas simplement un régime qui ment, mais un régime qui organise la destruction de la capacité à distinguer le vrai du faux. Le ministère de la Vérité ne dit pas seulement des mensonges : il réécrit le passé, il manipule les archives, il fait en sorte que la vérité n’ait plus de trace où s’ancrer. Le mensonge, écrit Orwell, passait dans l’histoire et devenait la réalité. C’est la désinformation portée à son aboutissement logique : non plus un conflit entre vrai et faux, mais la dissolution de la distinction elle-même.
Les régimes totalitaires du XXe siècle — nazisme, stalinisme — ont systématiquement mis en œuvre ce programme. Mais Chomsky et Herman ont montré que les démocraties libérales ne sont pas, loin s’en faut, exemptes de fabrication du consentement. Les guerres du Vietnam, d’Irak, les coups d’État soutenus à l’étranger, les scandales industriels étouffent : dans toutes ces affaires, les médias mainstream ont souvent joué le rôle de relais plutôt que de contrepouvoir. La désinformation démocratique n’emprunte pas le visage de la censure — elle emprunte celui du cadrage, de la sélection, de l’angle éditorial.
C’est ici que Popper entre avec toute sa force. Il avait vécu le nazisme. Il avait vu ce que peut faire une société qui abandonne la critique rationnelle au profit du mythe, de la race, du chef providentiel. Sa Société ouverte et ses ennemis, publiés en 1945, est une réponse directe à ce qu’il avait vu : la désinformation politique totale, rendue possible par l’abandon de l’épistémologie critique.
Notre siècle : la vitesse comme nouvelle arme
Et nous voici au XXIe siècle. Ce que le numérique a apporté à cette longue histoire, ce n’est pas une rupture qualitative dans la nature de la désinformation — le mensonge reste le mensonge. Ce qui a changé, c’est l’échelle, la vitesse, et la sophistication des mécanismes de résistance à la réfutation.
À Athènes, le sophiste opérait dans un espace limité — une assemblée, un tribunal, un symposium. La correction était lente, mais elle était possible : quelqu’un d’autre pouvait prendre la parole. Au Moyen Âge, la désinformation institutionnelle opérait sur des siècles, mais elle pouvait être défiée par les hérétiques, les savants, les mystiques. Au XXe siècle, la propagande de masse était puissante, mais identifiable : on savait que Pravda n’était pas un journal indépendant.
Aujourd’hui, la désinformation est ubiquitaire, polymorphe et souvent indiscernable de l’information légitime. Elle utilise les mêmes formats, les mêmes canaux, les mêmes codes visuels que le journalisme sérieux. L’intelligence artificielle générative lui permet de produire des textes, des images, des vidéos synthétiques d’une qualité qui défie l’œil non averti. Et les algorithmes des plateformes — conçus non pour la vérité, mais pour l’engagement — amplifient préférentiellement ce qui suscite l’émotion : la colère, la peur, l’indignation.
Certains spécialistes en vérification des faits l’ont formulé avec précision : le mensonge court plus vite que la vérité, les algorithmes mettent en avant les contenus sensationnels qui génèrent plus d’engagements. C’est une rupture structurelle. Non pas que le mensonge n’ait jamais couru vite — il a toujours couru vite. Mais jamais il n’avait disposé d’une infrastructure aussi puissante pour accélérer sa course.
La désinformation est aujourd’hui ubiquitaire, polymorphe et souvent indiscernable de l’information légitime. Elle utilise les mêmes formats, les mêmes codes visuels que le journalisme sérieux. L’IA lui permet de produire des textes, des images, des vidéos synthétiques qui défient l’œil non averti.
Une seule réponse traverse les siècles : la réfutation
Mais voici ce que cette longue histoire nous enseigne : à chaque époque, la désinformation a rencontré une résistance. Les sophistes ont rencontré Socrate et Platon. La censure médiévale a rencontré les hérétiques, les humanistes, les réformateurs. La propagande moderne a rencontré Orwell, Chomsky, les journalistes d’investigation. La désinformation numérique rencontre aujourd’hui les fact-checkers, les chercheurs en médialogique, les citoyens armés d’esprits critiques.
Cette résistance a un nom philosophique : la réfutation. Popper en a fait le cœur de sa philosophie. Réfuté, ce n’est pas nié. C’est mettre à l’épreuve. C’est demander : qu’est-ce qui rendrait cette affirmation fausse ? Est-ce que je peux identifier ces conditions ? Si oui, vérifions. Si non — si l’affirmation est construite de telle sorte qu’aucune observation ne pourrait la contredire —, alors nous ne sommes plus dans le domaine de la connaissance. Nous sommes dans le domaine du dogme, de la propagande ou de l’idéologie.
Ce critère — la falsifiabilité — n’est pas une nouveauté. C’est la formulation rigoureuse de ce que les meilleurs esprits de chaque époque ont pratiqué intuitivement. Socrate réfutait les sophistes en les interrogeant jusqu’à la contradiction. Bacon demandait des faits, pas des autorités. Les encyclopédistes exigeaient des preuves, pas des traditions. Les scientifiques du XIXe siècle testaient leurs théories contre les observations. Popper a simplement donné à cette pratique millénaire un nom et une méthode.
Et c’est là que l’histoire rejoint l’urgence présente. Car si la désinformation est aussi ancienne que la connaissance humaine, la résistance épistémologique l’est aussi. Elle a survécu à Socrate exécuté, a Galilée contraint d’abjurer, aux encyclopédistes censurés, aux journalistes emprisonnés. Elle survivra aux algorithmes et aux deepfakes — à condition que nous la cultivions activement.
Ce que nous devons a l’histoire : une épistémologie de combat
Ce bref voyage dans le temps nous laisse avec une conviction et un programme. La conviction : la désinformation n’est pas une anomalie — c’est une tentation permanente du pouvoir et une vulnérabilité permanente de la cognition humaine. L’illusion qu’une époque passée était plus honnête est elle-même une forme de désinformation : elle nous déshistoricise, elle nous prive de la profondeur du problème, et donc des ressources pour y faire face.
Le programme : si la désinformation a traversé les siècles, les outils pour la combattre aussi. Ces outils ont un nom collectif : l’épistémologie critique. C’est-à-dire l’ensemble des pratiques intellectuelles qui permettent de distinguer la connaissance du mensonge, la preuve de l’assertion, l’argument de la rhétorique. Ces pratiques ne sont pas réservées aux philosophes. Elles appartiennent à tout citoyen qui accepte de prendre au sérieux la question : comment sais-je ce que je crois savoir ?
A l’heure où les plateformes numériques fabriquent à l’échelle industrielle ce que les sophistes d’Athènes faisaient à l’échelle d’une agora, cette question n’est plus seulement philosophique. Elle est politique. Elle est démocratique. Elle est, au sens le plus fort, une question de liberté.
Kant avait raison : sapere Aude. Mais en 2026, ce courage a une dimension collective qu’il ne pouvait pas anticiper. Ce n’est pas seulement chaque individu qui doit oser penser — c’est chaque société qui doit se donner les institutions, les médias, les écoles et les règles qui rendent ce courage possible. C’est cela, au fond, ce que l’histoire de la désinformation nous apprend : la vérité ne s’installe jamais toute seule. Elle a toujours besoin de gens qui se battent pour elle.
Fousseni Togola
