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Mali : comment faire du patrimoine culturel un véritable levier de souveraineté et de cohésion, dans un pays en reconstruction identitaire ?

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Au cœur d’une transition politique et d’une quête affirmée de souveraineté, le Mali a fait le choix de placer la culture au centre de sa reconstruction nationale. En érigeant le patrimoine matériel et immatériel en pilier du projet Mali Kura, les autorités de transition, avec en première ligne le ministre de la Culture Mamou Daffé, entendent restaurer le lien social, affirmer une autonomie narrative et transformer l’héritage historique en moteur de cohésion et de développement durable.

Par-delà les urgences sécuritaires et économiques, le Mali mène une autre bataille, plus silencieuse mais tout aussi stratégique : celle de sa reconstruction identitaire. Dans un pays éprouvé par plus d’une décennie de crise multidimensionnelle, les autorités de transition ont fait le pari de la culture comme socle de souveraineté, de cohésion nationale et de refondation politique. La proclamation de 2025 comme « Année de la Culture », impulsée sous l’autorité du président de la Transition, le général Assimi Goïta, et portée opérationnellement par le ministre de la Culture Mamou Daffé, marque un tournant assumé : replacer le patrimoine au cœur du projet national du Mali Kura.

Une richesse patrimoniale exceptionnelle, longtemps marginalisée

Peu de pays africains peuvent se prévaloir d’un héritage culturel aussi dense que celui du Mali. Des mosquées de Tombouctou aux falaises de Bandiagara, des villes anciennes de Djenné au tombeau des Askia à Gao, le pays concentre quatre sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO. À cela s’ajoute un patrimoine immatériel foisonnant – traditions orales des griots, Charte du Mandé, pratiques pastorales, expressions musicales et artisanales – qui fonde depuis des siècles le vivre-ensemble malien.

Pourtant, cette richesse a longtemps été reléguée au second plan des politiques publiques. Faiblement dotée budgétairement, la culture a pâti d’un sous-investissement chronique, aggravé par l’éclatement de la crise sécuritaire à partir de 2012. Les destructions ciblées de mausolées à Tombouctou, le pillage des manuscrits anciens et l’essor du trafic illicite ont constitué autant de traumatismes symboliques, visant à atteindre le cœur même de l’identité nationale.

Refaire nation par la culture

C’est précisément contre cette tentative d’effacement que s’inscrit aujourd’hui l’action des autorités. En faisant de la culture un pilier de la transition, le Mali entend dépasser la seule logique de réparation pour engager une véritable réappropriation souveraine du récit national. L’objectif, c’est de montrer que la reconstruction du Mali ne saurait être uniquement militaire ou institutionnelle ; elle doit être aussi civilisationnelle.

Sous l’impulsion du ministère de la Culture, dirigé par Mamou Daffé, une série d’initiatives structurantes ont été engagées : inventaires participatifs du patrimoine immatériel, soutien à la création artistique, professionnalisation des acteurs culturels, intégration progressive des artistes dans les mécanismes de protection sociale, et relance des grands événements culturels comme espaces de dialogue et de cohésion, mais aussi et surtout la redénomination des espaces publics, qui portent désormais les noms de nos héros nationaux. L’objectif est double : restaurer la dignité des communautés et faire de la culture un vecteur de stabilité sociale.

La souveraineté culturelle comme réponse aux fractures

Dans un pays traversé par des tensions identitaires et communautaires, le patrimoine apparaît comme un langage commun capable de transcender les clivages. La Charte du Mandé, souvent présentée comme l’un des textes fondateurs des droits humains en Afrique, est aujourd’hui mobilisée comme référentiel endogène de gouvernance, de dignité (maaya) et de respect mutuel. En ce sens, la culture devient un outil politique au sens noble : un instrument de cohésion, de médiation et de réconciliation.

Cette approche se distingue par sa volonté d’inclusivité. Il ne s’agit pas d’imposer une identité unique, mais de reconnaître la pluralité des héritages – bambara, peul, dogon, touareg, songhaï – comme constitutive de la nation malienne. Une vision que défend ouvertement Mamou Daffé, pour qui la diversité culturelle n’est pas un risque à contenir, mais une ressource à valoriser.

Culture et développement : un potentiel économique assumé

Au-delà de sa dimension symbolique, le pari culturel est aussi économique. Les industries culturelles et créatives représentent un gisement d’emplois pour une jeunesse majoritaire et souvent marginalisée. Artisanat, musique, cinéma, arts visuels, patrimoine touristique : autant de secteurs capables de générer de la valeur ajoutée locale, à condition d’un accompagnement public structuré.

Dans cette perspective, le ministère de la Culture s’attache à poser les bases d’un écosystème viable, articulant formation, financement et entrepreneuriat culturel. Une stratégie encore fragile, mais qui témoigne d’un changement de regard : la culture n’est plus perçue comme un luxe, mais comme un investissement stratégique dans la stabilité et l’autonomie du pays.

Une bataille du sens, autant que des symboles

Certes, les défis restent immenses. L’insécurité limite encore l’accès à certains sites, les ressources financières demeurent contraintes, et le risque d’instrumentalisation politique de l’identité n’est jamais totalement absent. Mais en choisissant de placer le patrimoine au cœur du projet national, les autorités maliennes assument une orientation forte : celle d’une souveraineté qui ne se réduit pas au contrôle territorial, mais s’enracine dans la maîtrise de son histoire, de ses valeurs et de son imaginaire collectif.

À l’heure où le Mali redéfinit ses alliances et revendique une voie propre, la culture apparaît comme l’un des rares terrains de consensus possible entre État et société. Si l’« Année de la Culture » parvient à dépasser le symbole pour s’inscrire dans la durée, elle pourrait bien constituer l’un des legs les plus structurants de la transition.

Dans un pays en reconstruction identitaire, faire du patrimoine un levier de souveraineté n’est pas un retour vers le passé. C’est, au contraire, une manière de se projeter dans l’avenir à partir de fondations maîtrisées. Une ambition que le Mali, fort de son héritage et de sa résilience, semble aujourd’hui déterminé à assumer.

Foula D. Massé


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