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Le Mali face à la crise du modèle démocratique importé

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Plus de Trente ans après l’avènement du multipartisme, le Mali se retrouve toujours à la croisée des chemins. Les conclusions de l’audit national des partis politiques, publiées par la Cour suprême, sont sans appel. La démocratie importée de 1991, fondée sur le mimétisme institutionnel de l’occident, a échoué à incarner la souveraineté populaire. Le président Assimi Goïta, conscient de cet état de fait, a d’abord suspendu l’activité des partis politiques avant de les dissoudre. Le but de cette démarche n’est point un musèlement de l’espace politique, mais plutôt de poser les bases d’un modèle politique enraciné dans les réalités maliennes, voire africaines, à travers une refondation philosophique et civique du contrat social.

L’audit des partis politiques, publié par la cour suprême, anime le débat politique malien en ce début d’année. Cet audit révèle l’essoufflement d’un système devenu sa propre caricature. En plus de trente ans de pluralisme, plus de 280 partis ont vu le jour, souvent sans base sociale, sans projet idéologique, et encore moins sans enracinement territorial. Les élections sont devenues, non pas des moments de délibération collective, mais des rituels d’appartenance clientélisme où la citoyenneté se marchande au gré des alliances de circonstance. Ce qui a d’ailleurs fait dire à certains citoyens que les partis politiques au Mali ne sont que des G.I.E, entendu par là des Groupements d’intérêts économique, ne cherchant donc qu’à satisfaire à leurs propres intérêts politiques. 

Cette inflation partisane illustre la dérive d’un modèle démocratique copié sur les architectures occidentales, sans réelle adaptation aux structures sociales africaines. Le peuple malien, naguère acteur de sa destinée, s’est vu réduit à un spectateur de querelles partisanes, tandis que la politique s’est technocratisée, coupée du réel. Pourtant, la conférence de Baule avait alerté sur ce risque et laissé des consignes pour la démocratisation de l’Afrique. François Mitterand, en 1990, dans son discours à la Baule, avait déclaré : « Enfin, on respire, enfin on espère, parce que la démocratie est un principe universel. Mais il ne faut pas oublier les différences de structures, de civilisations, de traditions, de mœurs. Il est impossible de proposer un système tout fait. » 

La démocratie, censée rapprocher le pouvoir du citoyen, s’est transformée en machine à produire de la défiance et de l’aliénation politique. Pendant 30 ans, des décisions importantes ont été prises au nom du peuple sans que celui-ci ne soit réellement impliqués dans les processus de prise de décision. Ce qui rejoint le rejet du principe de la représentativité du peuple par Jean Jacques Rousseau, qui déplore le fait que « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers ».

Le rejet du mimétisme institutionnel

Le président Assimi Goïta, en annonçant l’ouverture en 2026 de nouvelles concertations nationales autour de la relecture de la Charte des partis politiques, semble posé un diagnostic sans complaisance. Celui qui consiste à souligner la nécessité d’une démocratie qui nous ressemble, qui s’enracine dans nos valeurs, et non une démocratie d’imitation. Il dissolvant les partis politiques en 2025, il s’agissait pour lui de reculer afin de mieux sauter. « L’année 2026 ouvrira le chantier des concertations nécessaires autour de l’avant-projet de loi déterminant les conditions de formation et d’exercice des activités des partis politiques, prévu à l’article 39 de la Constitution », a annoncé le chef de l’Etat dans son adresse à la nation, le 31 décembre 2025.

Mais que dit l’article 39 de la Constitution du 22 juillet 2023 auquel fait référence le président Goïta ? Il stipule : « Les partis politiques concourent à l’expression du suffrage. Ils se forment et exercent librement leurs activités dans les conditions déterminés par la loi. Ils doivent respecter les principes de la souveraineté nationale, de la démocratie, de l’intégrité du territoire national, de l’unité national, et de la laïcité de l’Etat ». Des conditions sine qua non pour la stabilité d’un pays qui sort d’une guerre qui a longtemps duré. 

Alors l’annonce du président de la transition marque un tournant dans le paysage politique malien. Elle rompt avec la logique postcoloniale qui, depuis les années 1990, avait fait du modèle représentatif occidental un dogme indiscutable. Le Mali doit désormais s’affranchir des institutions importées pour réinventer sa propre grammaire politique. Cela va en droite ligne avec la politique souverainiste des autorités maliennes de la transition. Une politique qui explique d’ailleurs leur prise de distance avec plusieurs organisations dont la MINUSMA, la CEDEAO, l’OIF, le G5 Sahel, etc.

Cette posture rejoint la critique formulée depuis plusieurs décennies par les penseurs africains de la décolonisation politique, de Joseph Ki-Zerbo à Souleymane Bachir Diagne : la démocratie ne peut être authentique que si elle s’enracine dans les traditions de délibération, de palabre et de consensus qui caractérisent les sociétés africaines. Le « village africain », dans son organisation communautaire, offre une forme ancestrale de gouvernance participative où le pouvoir se légitime par le dialogue, la sagesse et le sens du collectif.

Repenser le contrat social à l’africaine

Ce que propose aujourd’hui Bamako n’est donc point une rupture autoritaire, mais une refondation philosophique. Il s’agit de retrouver l’esprit du politique, celui qui lie le pouvoir à la morale, le citoyen à la communauté, la décision à la responsabilité. Un acte hautement patriotique visant à instaurer une souveraineté fondée sur les valeurs ataviques à la société malienne. Il ne s’agit pas du retour à un ordre social révolu, comme certains le pensent, mais plutôt d’une mise en pratique de la démocratie à partir des mécanismes endogène de gouvernance.

Dans une tribune publiée chez Jeune Afrique, l’historien et politologue, Achille Bembé, explique que « Vouloir expliquer les dynamiques en cours sur le continent en termes de crise de la démocratie est un contresens. De démocratie en tant que telle, il n’y en a tout simplement pas en Afrique. »  Selon ses explications, « Partout dans le monde, y compris dans les vieux pays d’Occident, on assiste au recul et à l’évidement de la démocratie, à l’émasculation des institutions multilatérales et à la destruction des formes de solidarité internationale. » 

Le futur cadre législatif que le Mali entend élaborer sur les partis politiques ne vise pas à restreindre la liberté politique, mais à restaurer le sens même de l’engagement public. Les concertations annoncées pour 2026 s’inscrivent dans cette dynamique de « souveraineté politique ». Une souveraineté qui refuse la dépendance idéologique et institutionnelle vis-à-vis de l’extérieur. 

Les pères de la démocratie africaine, depuis les conférences nationales de 1991, semblent avoir omis volontairement la volonté de leur « Maître à penser ». Ils ont tenté de transposer la démocratie occidentale sur leur continent, généralement en déphasage avec les mécanismes endogènes de gouvernance. C’est ce système importé qui semble aujourd’hui avoir montré ses limites. D’où les crises de gouvernance que l’on observe un peu partout sur le continent. 

Un horizon pour le Mali Kura

La démocratie africaine ne se définit plus par la seule tenue d’élections, mais par la participation réelle des citoyens à la vie de la cité, la responsabilisation des acteurs publics et la réhabilitation du sens du devoir collectif. Repenser la démocratie, c’est refonder la confiance. Et refonder la confiance, c’est replacer le peuple, non les partis, au centre du politique. Voilà ce que le chemin que le Mali a entrepris depuis août 2020 jusque’à nos, à travers les Assises nationales de la refondation en 2021 ainsi que les différents Etats généraux. 

Le Mali entre donc  dans une phase historique de réflexion collective. En ouvrant le débat sur la nature même de la démocratie, la Transition ne cherche pas à se soustraire au pluralisme, mais à le purifier. Le pays se pose une question universelle : comment articuler souveraineté, justice et identité dans un monde où les modèles dominants vacillent ?

Ce qui se joue à Bamako dépasse le cadre national. C’est la possibilité pour l’Afrique de redevenir sujet de sa propre histoire politique. Entre héritage et innovation, le Mali Kura trace la voie d’une « démocratie de souveraineté », une démocratie pensée par et pour les Africains, fidèle à leurs valeurs, ouverte sur l’avenir, et fondée sur une philosophie simple : celle d’un peuple qui se gouverne enfin selon sa propre vérité. Car « Ce qui est en crise, ce sont les arrangements institutionnels hérités de la colonisation et qui, dans les années 1990, ont fait l’objet d’un ravalement de façade. », analyse Achille Bembé. 

Chiencoro Diarra


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