À Moscou, la Confédération des États du Sahel (AES) et la Russie ont scellé une alliance stratégique lors de consultations inédites. Coopération militaire, offensive diplomatique, rupture avec l’Occident. Un nouveau pacte se dessine, entre réalignement géopolitique et quête de souveraineté.
Il faut parfois quitter les forums convenus et les sommets standardisés de l’Union africaine ou de l’ONU pour lire les véritables lignes de fracture du monde qui vient. À Moscou, ce 3 avril 2025, c’est dans le cadre solennel d’une conférence de presse commune que la Russie et les ministres des Affaires étrangères de la Confédération des États du Sahel (AES) – Mali, Burkina Faso, Niger – ont donné le ton d’une alliance naissante mais déjà assumée.
Dans la salle, les regards convergent vers Sergueï Lavrov, l’inoxydable patron de la diplomatie russe, et vers Abdoulaye Diop, Bakary Yaou Sangaré et Karamoko Jean-Marie Traoré, figures désormais familières d’une géopolitique sahélienne en recomposition. Le message ? Clair, direct, et sans la moindre ambigüité : l’AES tourne le dos aux anciennes tutelles, et scelle avec Moscou un pacte nouveau — à la fois militaire, économique et idéologique.
Un second « réveil de l’Afrique »
Pour Lavrov, la Confédération AES incarne « le second réveil de l’Afrique ». Allusion à peine voilée au « printemps des indépendances », dont il sous-entend que les fruits ont été confisqués par des puissances néocoloniales. En ligne de mire, la France et ses partenaires occidentaux. Le chef de la diplomatie russe annonce une coopération renforcée : création d’une force conjointe, fourniture d’armes, formation par des instructeurs russes, et institutionnalisation d’un dialogue annuel au format quadripartite.
Quant aux chiffres, ils parlent d’eux-mêmes. Les échanges commerciaux entre Moscou et les pays de l’AES ont été multipliés par dix en un an. Une envolée que les diplomates sahéliens attribuent à la clarté du partenariat avec la Russie, « sans ingérence ni condition ».
Du côté malien, Abdoulaye Diop ne fait pas dans la nuance. Pour lui, Kiev est un « État terroriste » qui soutient activement les groupes terroristes au Sahel, avec la complicité de l’Occident. L’analyse est tranchante, radicale, mais conforme à la ligne adoptée par Bamako depuis le tournant anti-français. Le chef de la diplomatie malienne confirme l’intention des trois pays de mettre sur pied une force militaire conjointe, tandis que les ruptures s’accumulent : départ de l’OIF, marginalisation du français comme vecteur linguistique exclusif. « Aucun problème », dit-il, les langues nationales prendront le relais. Une déclaration tout aussi politique que linguistique.
La Russie, soutien de la première heure
À ses côtés, Bakary Yaou Sangaré rappelle que Moscou fut le « premier pays » à apporter son appui au Niger, après la prise du pouvoir par le CNSP. Quant à Ouagadougou, son représentant salue la percée des entreprises russes dans le secteur privé burkinabè, et annonce la visite prochaine du capitaine-président Ibrahim Traoré à Moscou, à l’invitation de Vladimir Poutine, pour les cérémonies du 80e anniversaire de la victoire sur le nazisme. Un geste symbolique fort, en guise de reconnaissance mutuelle.
Entre les lignes d’un discours diplomatique musclé se lit la naissance d’un nouveau paradigme géopolitique. L’AES ne veut plus être la périphérie docile d’un ordre occidental vacillant. En se tournant vers Moscou et les BRICS, elle cherche à inscrire son destin dans celui d’un monde multipolaire. Ce partenariat avec la Russie n’est pas seulement un choix militaire ou économique. C’est un acte de foi politique. Une déclaration d’indépendance — enfin assumée — sur la scène internationale.
Reste à savoir si cette alliance tiendra les promesses qu’elle formule aujourd’hui. Mais une chose est sûre, le Sahel ne parle plus à voix basse.
Chiencoro Diarra
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