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Guinée : la grâce de trop

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Condamné pour crimes contre l’humanité, l’ancien président Moussa Dadis Camara vient d’être gracié par décret présidentiel. En Guinée, cette décision remet en cause les fondements mêmes de la justice transitionnelle, et ravive le spectre de l’impunité.

La justice, en Guinée, vient de recevoir un coup de grâce. Littéralement. Dans la nuit du 29 au 30 mars, Moussa Dadis Camara, ancien chef d’Etat guinéen entre 2008 et 2010, condamné à 20 ans de prison pour crimes contre l’humanité, a quitté sa cellule. Officiellement pour raison de santé. Officieusement, par décision présidentielle. Une grâce surprise, signée par le général Mamadi Doumbouya, au pouvoir depuis le coup d’État de 2021.

Cette sortie de scène judiciaire d’un homme condamné pour sa responsabilité directe dans l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire contemporaine guinéenne — le massacre du 28 septembre 2009 dans le stade de Conakry — a aussitôt déclenché un torrent de réactions. Des protestations internationales, des ONG indignées, et une société civile abasourdie.

Mais surtout l’on se demande que vaut encore le droit dans un État gouverné par la force ? Le procès avait pourtant été présenté comme exemplaire. Deux ans d’audiences. Des dizaines de témoins. Une condamnation ferme. Et l’espoir, pour des centaines de familles, de voir enfin le deuil accompagné de justice.

Ce 28 septembre 2009, les faits sont documentés. Plus de 150 personnes tuées, parfois à la baïonnette. Plus de 100 femmes violées. Des centaines de blessés. Des leaders de l’opposition tabassés dans l’enceinte même d’un stade transformé, ce jour-là, en chambre de torture à ciel ouvert.

Pour cela, Moussa Dadis Camara avait été jugé. Reconnu coupable. Et condamné. Sa grâce, aujourd’hui, vient tout simplement saper ce qui restait d’une promesse de justice post-dictature.

Le Bureau des droits de l’homme de l’ONU ne s’y est pas trompé.


Dans un communiqué sans ambiguïté, son porte-parole, Seif Magango, a dénoncé une décision qui « sape les procédures judiciaires nationales », qui « contrevient aux engagements internationaux » de la Guinée, et qui « méconnaît les droits des victimes à des recours effectifs ».

La FIDH, l’OGDH et l’Avipa ont, de leur côté, exprimé leur « profonde indignation » face à une décision qu’elles qualifient de « signal désastreux », illustrant le mépris pour les principes fondamentaux de justice et de responsabilité.

Ce geste politique, non seulement viole le symbole, mais réactive un traumatisme.
Dans l’imaginaire guinéen, le 28 septembre est une date de sang et de silence.
Un jour où l’État s’est retourné contre son peuple. Et voilà qu’en 2025, le même État — sous un autre uniforme, mais avec la même verticalité militaire — efface l’arbitrage de la justice au nom d’une souveraineté mal comprise.

La vérité finit toujours par être graciée

Car il ne s’agit pas ici de débattre de la santé d’un homme. Il s’agit de savoir si, dans la Guinée d’aujourd’hui, la justice peut encore se rendre au nom des victimes, ou seulement à la discrétion du prince.

Mamadi Doumbouya avait pourtant annoncé, quelques jours plus tôt, la prise en charge de l’indemnisation des victimes du massacre. Une promesse saluée. Mais que vaut un chèque si l’horreur n’est pas reconnue ? Que vaut un geste réparateur si le crime n’est plus puni ?

En libérant Dadis Camara, le pouvoir guinéen indique que  la justice est une parenthèse. La force, une constante. Et pour les survivants, une seule question persiste : À quoi bon témoigner, si la vérité finit toujours par être graciée ?

Chiencoro Diarra 


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