Près de 5 milliards de dollars évaporés en dix ans. L’étude commandée par l’ITIE -Burkina Faso, avec le soutien de la CNUCED, révèle l’ampleur des flux financiers illicites dans le secteur minier, au cœur de l’économie nationale. Entre or, zinc et fraude organisée, c’est un pan entier du potentiel de développement du pays qui s’est dissous dans les sables mouvants de l’opacité.
Au Burkina Faso, l’or n’est pas seulement une ressource. C’est une rente nationale, un instrument de survie budgétaire et une obsession politique. En 2023, le secteur minier pesait 14,8 % du PIB, plus de 75 % des exportations et 20 % des recettes publiques. Mais derrière ces chiffres triomphants se cache une réalité plus sombre : l’artisanat minier, mal encadré, produit jusqu’à 30 tonnes d’or par an sans contrôle sérieux, échappant aux radars fiscaux et alimentant les flux financiers illicites, selon le rapport ITIE.
Une hémorragie chiffrée
Les conclusions de l’étude sont implacables : 4,93 milliards de dollars (près de 2 775 milliards de FCFA) de flux illicites entre 2012 et 2021. L’or concentre 61 % de ce total, suivi du zinc avec 32 %. Derrière les chiffres, des pratiques bien connues : sous-facturation systématique, contrebande, exportations non déclarées, factures truquées, sociétés-écrans et comptoirs clandestins.
Les divergences mises à jour entre les déclarations d’exportation du Burkina et les données d’importation des pays partenaires, notamment via la base UN Comtrade, trahissent l’ampleur du phénomène. Une mission d’enquête menée aux Émirats arabes unis, destination clé de l’or burkinabè frauduleux, a confirmé le rôle central de Dubaï comme hub de la contrebande.
Les exemples abondent. En 2022, 39 cas de fraude liés au commerce de l’or ont été documentés par l’ITIE, tandis que les autorités saisissaient des lingots contrefaits d’une valeur de 15 millions de dollars. Une étude de la Brigade nationale anti-fraude de l’or (BNAF), en 2023, a montré comment corruption et insécurité se nourrissent mutuellement, transformant certaines zones minières en caisses noires pour les groupes armés, précise le même document.
Ce qui aurait pu être…
Les 4,93 milliards disparus laissent songeurs : de quoi bâtir 88 589 écoles ou 15 867 centres de santé. À l’heure où l’État peine à financer ses dépenses sociales, ces chiffres donnent la mesure du manque à gagner.
Pour colmater la brèche, l’étude propose un arsenal de réformes :
- formaliser l’exploitation artisanale, en attribuant des zones minières dédiées ;
- digitaliser les titres miniers et la collecte des taxes ;
- créer une structure autonome de surveillance du secteur ;
- renforcer le partage de données entre douanes, fisc, mines et sécurité ;
- intégrer une typologie des fraudes dans les rapports ITIE et promouvoir la redevabilité.
Le gouvernement, qui a inscrit la lutte contre les flux financiers illicites dans son agenda sécuritaire et économique, promet d’agir. Un plan d’action quinquennal est déjà lancé pour suivre les coûts et les acteurs des projets miniers.
L’enjeu de la souveraineté
Au-delà de la technique, c’est une bataille politique. L’or du Burkina finance aujourd’hui autant les caisses de l’État que celles des réseaux criminels. Le choix est simple : soit les milliards continuent de filer vers Dubaï et d’autres paradis opaques, soit ils sont réinvestis dans les écoles, les routes et les hôpitaux.
L’étude de l’ITIE et de la CNUCED met le pays devant son miroir : la richesse minière peut être une chance historique, ou une malédiction aggravant l’insécurité et la pauvreté. À Ouagadougou, le temps des rapports est passé ; celui des actes ne peut plus attendre.
Chiencoro Diarra
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