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Exploitation minière au Mali : l’enfer des mines artisanales raconté par un employé

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Depuis quelques années, lexploitation minière a pris de lampleur au Mali. Ce phénomène a entraîné une ruée vers les localités dont le sous-sol est susceptible de regorger de minerais, notamment lor. Beaucoup de jeunes hommes et femmes migrent vers ces zones pour en chercher. Peu dentre eux y gagnent réellement leur vie, malgré un travail effectué dans des conditions denfer. Un jeune employé rencontré dans le village de Prokoto en témoigne.

Au Mali, il existe trois types de mines : les mines industrielles, les mines semi-industrielles et les mines artisanales. Le premier type, au nombre de quatorze, est tenu par de grandes compagnies internationales en collaboration avec l’État. Les mines semi-industrielles utilisent des matériels et outils classiques et sont majoritairement exploitées par des expatriés, notamment des Chinois. Quant aux mines artisanales, elles appartiennent à des nationaux qui utilisent des moyens rudimentaires et emploient toute catégorie de personnes, sans qualification professionnelle en la matière.

Malheureusement, beaucoup de jeunes se retrouvent dans ces mines artisanales, travaillant dans des conditions très dures dépassant l’entendement humain. Les horaires légaux de travail, le montant légal des salaires, la prise en charge sécuritaire et sanitaire, entre autres, ne sont jamais respectés.

Pour corroborer cet état de fait, A.K., un employé, se met à table. Ayant quitté son travail de tailleur dans son village de Somo, dans le cercle de San, notre interlocuteur s’est retrouvé dans une mine artisanale à Prokoto, un village situé à 17 km de la mine industrielle de Sadiola, elle-même située à 80 km de Kayes.

Un ami qui ma fait miroiter le rêve d’être riche

« Jai séjourné à Bamako pendant près de quatre ans pour apprendre le métier de tailleur. Après avoir acquis des connaissances dans ce métier, mon oncle chez qui je logeais ma acheté une machine à coudre et ma demandé daller linstaller au village », nous dit A.K. dès l’entame de notre entretien.

Au village, le jeune A.K., âgé d’une trentaine d’années, avait acquis une notoriété en qualité de tailleur, car il était pratiquement le seul. Deux ans plus tard, après son retour au village, il décide de rassembler toutes ses économies pour se rendre à Prokoto, une zone minière.

« Cest un ami originaire dun village voisin du mien qui ma entraîné dans cette aventure. De retour des mines, cet ami venait souvent discuter dans mon atelier. Il ma fait rêver : il avait construit une nouvelle maison pour sa famille, acheté des bœufs de labour pour son père et possédait une grosse mobylette Sanili”. Quelques temps après, il est malheureusement décédé suite à une maladie dont personne ne connaît lorigine », raconte A.K.

Arrivé sur place après un périple périlleux et coûteux, le jeune tailleur dépose ses valises à Prokoto. Auparavant, il avait séjourné à Kayes chez une connaissance. C’est au cours de ce séjour qu’il croise un recruteur pour une mine artisanale, par l’intermédiaire d’une personne fréquentant la famille de son logeur.

Deux jours après, il quitte Kayes pour Sadiola sans aviser son hôte. Là, il passe une nuit avant de se rendre au village, embarqué sur une moto-taxi assurant le trajet Sadiola–Prokoto.

Sur place, il appelle par téléphone la personne indiquée par le recruteur, qui vient à sa rencontre.

« C’était un mercredi aux environs de 15 heures que mon futur patron est venu me chercher. Après les salutations dusage, il membarque sur une grosse moto à destination dune colline où se trouve la mine artisanale. Et ce même jour, jai commencé à travailler sans avoir au préalable discuté des conditions de travail (salaire, avantages, sécurité, etc.) », indique-t-il.

Des horaires de travail insoutenables

A.K. affirme que sa toute première journée de travail a consisté à transporter, à l’aide d’une brouette et d’une pelle, de la boue issue de la carrière d’un endroit à un autre distant d’environ 600 mètres.

« Même la nuit tombée, je continuais à travailler avant d’être autorisé par le chef d’équipe à prendre une pause dune demi-heure, au cours de laquelle il ma offert à manger et à boire en compagnie des autres employés, qui sont au nombre de douze », raconte-t-il d’une voix cassée.

D’après lui, les employés présents étaient méconnaissables tant ils transpiraient et étaient couverts de boue et de poussière. Il poursuit en précisant qu’ils avaient le torse nu.

Aux environs de 2 heures du matin, leur équipe a été remplacée par une autre, et le chef d’équipe leur a donné rendez-vous pour le matin à 6 heures. Ainsi, dit-il, ils ont regagné les hangars en bois couverts de bâches en plastique noir servant de dortoirs.

« Nous dormons à même le sol sur des bâches noires, souvent à quatre voire cinq sur un espace dau moins 10 m² », souligne A.K.

Le lendemain, avant de partir à la carrière, le patron est venu lui remettre son emploi du temps : travailler pendant une semaine, y compris le dimanche et les jours fériés, de 6 heures à 18 heures, puis la semaine suivante de 18 heures à 6 heures du matin.

« Depuis bientôt deux ans, je vis dans ces conditions infernales de travail, tout comme les autres employés parmi lesquels figurent des étrangers originaires du Burkina Faso, du Togo et même du Bénin », ajoute-t-il.

Des rémunérations au compte-goutte

Une semaine après avoir commencé à travailler, A.K. ose demander au chef d’équipe les conditions salariales. En réponse, celui-ci lui rétorque qu’il ne gère pas cette question et qu’il doit attendre le patron.

Deux jours passent. Une nuit, lors du passage du patron venu voir un employé malade, A.K. l’interpelle. Celui-ci lui répond violemment : « La nourriture et leau que toi et les autres consommez sont prises en charge par moi. »

Après cette menace, le patron l’invite à s’écarter du regard des autres. « Ici, les rémunérations se font sur la base de ce que lon gagne comme pépites dor. À chaque minerai obtenu, la moitié revient aux employés et lautre moitié à moi-même. »

En entendant ces propos, le jeune tailleur confie qu’il a failli faire une crise. Sentant sa désolation, le patron lui dit toutefois qu’il peut lui prêter, de temps en temps, de l’argent à rembourser chaque fois qu’il y aura des pépites d’or.

« Depuis mon arrivée, nous avons obtenu de lor au moins trois fois. Malheureusement, une grande partie de ce que jai gagné comme rémunération a servi à rembourser les dettes du patron », affirme A.K.

Il explique qu’il ne peut pas rentrer au village avec une économie qui dépasse à peine ce qu’il gagnait lorsqu’il était tailleur.

Et de conclure qu’il a été trompé par son ami : « Je regrette amèrement d’être venu ici. Je conseille à tous les jeunes qui veulent saventurer dans cette voie de bien sinformer avant de prendre la route des zones minières », nous dit A.K., la tête baissée, les larmes presque aux yeux.

Certes, l’orpaillage traditionnel au Mali joue un rôle socio-économique important. Il procure des revenus à de nombreuses communautés, contribuant à leur subsistance et à l’amélioration de leurs conditions de vie, tout en étant une source de revenus pour l’État. Cependant, il soulève de graves questions, notamment celle de la surexploitation silencieuse des employés, majoritairement des jeunes.

Nianacoro 


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