Après plus d’un siècle d’absence, le Djidji Ayôkwé, tambour sacré du peuple Atchan, a fait son retour en Côte d’Ivoire. Restitué par la France et accueilli à Abidjan lors d’une cérémonie empreinte d’émotion, cet objet historique symbolise à la fois la reconquête du patrimoine culturel ivoirien et l’avancée du débat international sur la restitution des œuvres africaines spoliées durant la période coloniale.
Abidjan s’est réveillée, vendredi 13 mars, au rythme d’un symbole longtemps attendu. Le Djidji Ayôkwé, célèbre « tambour parleur » du peuple Atchan, est arrivé dans la capitale économique ivoirienne à bord d’un vol spécial affrété par le gouvernement depuis Paris. Accueilli à l’aéroport international Félix-Houphouët-Boigny par des autorités ivoiriennes, des représentants français et des chefs traditionnels vêtus de pagnes et d’insignes royaux, l’objet sacré marque une étape historique dans le processus de restitution des biens culturels africains.
Sur l’esplanade du pavillon présidentiel de l’aéroport, des chefs traditionnels arborant couronnes et chaînes en or se sont réunis pour saluer le retour de ce symbole identitaire. L’arrivée du tambour a donné lieu à des chants traditionnels et à des danses de guerre, transformant l’accueil officiel en une véritable cérémonie culturelle.
Une spoliation vieille de plus d’un siècle
Long de plus de trois mètres et pesant près de 400 kilogrammes, le Djidji Ayôkwé – qui signifie « Panthère-Lion » en langue atchan – était autrefois un instrument central de communication pour les populations du sud de la Côte d’Ivoire. Ce tambour monumental permettait de transmettre des messages sur de longues distances grâce à un système de sons codés.
Il servait notamment à alerter les communautés locales lors des opérations de travail forcé menées par l’administration coloniale et à mobiliser les combattants. Pour le peuple Atchan, originaire de la région d’Abidjan, cet objet dépasse largement sa fonction musicale. Il incarne un symbole de résistance, de cohésion sociale et d’identité collective.
Confisqué par les autorités coloniales françaises en 1916, le Djidji Ayôkwé fut d’abord conservé au palais du gouverneur à Abidjan avant d’être transféré en France en 1930. Pendant des décennies, il a été exposé au Musée du Quai Branly à Paris, où il figurait parmi les collections d’arts premiers.
Son retour intervient après une demande officielle formulée par la Côte d’Ivoire en 2019. Le gouvernement ivoirien réclame au total la restitution de 148 objets d’art conservés en France, dont le tambour parleur constitue le premier à être restitué.
« Un jour de justice et de mémoire »
« C’est un jour historique, un moment de justice et de mémoire », a déclaré la ministre ivoirienne de la Culture et de la Francophonie, Françoise Remarck, lors de la cérémonie d’accueil. La ministre a salué « une coopération exemplaire entre la France et la Côte d’Ivoire », soulignant que cette restitution constitue une étape importante dans la reconnaissance du patrimoine culturel ivoirien.
Parmi les chefs traditionnels présents, Gervais Djoman, chef d’un village atchan, a exprimé son émotion : « Nous récupérons notre identité. Psychologiquement, quelque chose nous avait été enlevé. »
Le Djidji Ayôkwé a été transporté dans une caisse monumentale longue de près de quatre mètres. Il ne sera toutefois dévoilé au public qu’au mois d’avril, après une période d’acclimatation destinée à préserver l’objet après son long séjour en Europe. Il sera ensuite exposé au Musée des civilisations d’Abidjan, récemment rénové pour l’occasion.
Pour les experts du patrimoine, ce retour dépasse la simple dimension culturelle. Depuis plusieurs années, la question de la restitution des œuvres africaines conservées dans les musées européens s’est imposée comme un enjeu diplomatique majeur. Les anciennes puissances coloniales, notamment la France et le Royaume-Uni, font face à une pression croissante pour restituer les artefacts prélevés en Afrique et en Asie durant la période coloniale.
Le battement retrouvé d’une mémoire collective
Pour la Côte d’Ivoire, le retour du Djidji Ayôkwé représente bien plus qu’un événement patrimonial. Il symbolise la reconquête d’une mémoire longtemps confisquée et la réappropriation d’un héritage culturel essentiel.
Plus d’un siècle après sa confiscation, le « tambour parleur » retrouve ainsi la terre qui l’a vu naître. À Abidjan, nombreux sont ceux qui voient dans ce retour le signe d’une réparation historique – et le battement retrouvé d’une mémoire collective longtemps réduite au silence.
Chiencoro Diarra
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