Sortie de la 4 ᵉ promotion de l’École de guerre du Mali : une cérémonie solennelle, parrainée par le ministre de la Défense Sadio Camara, qui a ressemblé moins à un défilé académique qu’à une déclaration politique. Dans le Sahel en recomposition, l’institution s’affirme comme un levier doctrinal de l’Alliance des États du Sahel (AES).
La scène aurait plu à Modibo Keïta. Des officiers maliens, burkinabè et nigériens, réunis sous les drapeaux à Bamako, pour recevoir leur Brevet d’enseignement militaire supérieur de second degré, d’insignes et le Master en stratégie de défense, de sécurité et de développement. Cette 4 ᵉ promotion, baptisée AES, est tout sauf un hasard. Elle dit l’ambition d’un espace en quête d’autonomie, là où, hier encore, les élites militaires du Sahel n’avaient d’autre horizon que Paris, Moscou ou Ankara.
Montée des couleurs, discours calibrés, hymnes : le rituel est connu. Mais le message, lui, est nouveau. « Former chez nous, pour nous », a rappelé le chef d’état-major général des armées, le général Oumar Diarra. La formule, gaullienne dans l’esprit, tranche avec une époque pas si lointaine où l’on sous-traitait encore à l’étranger la pensée stratégique africaine.
AES, une école dans l’école
Quinze officiers maliens, cinq burkinabè, cinq nigériens. Voilà pour la composition. Mais derrière les chiffres, c’est la concrétisation, en salle de classe comme sur le terrain, de cette alliance sahélienne, créée à travers la Charte du Liptako Gourma en septembre 2023, qui veut tourner la page des tutelles extérieures. On ne disserte plus seulement sur Clausewitz ou Sun Tzu, mais sur l’expérience des guerres asymétriques de Mopti, Kidal et Tillabéri.
La conférence inaugurale sur la défense collective au sein de l’AES, animée conjointement par les centres stratégiques des trois pays, ressemblait à un manifeste : penser ensemble, agir ensemble, bâtir ensemble. Comme si cette école militaire, discrète mais ambitieuse, devenait le creuset doctrinal d’une confédération naissante.
Du factuel au symbolique
Le commandant de l’École, le général Oumar Dao, a présenté un bilan « globalement satisfaisant » : l’atteinte des objectifs académiques, progression « remarquable » des auditeurs, partenariats consolidés avec le Maroc, le Nigeria, la Chine et même l’Allemagne. À l’entendre, l’École de guerre n’est plus seulement une salle de cours : c’est un laboratoire de gouvernance de crise, où officiers et élèves fonctionnaires de l’ENA se sont frottés aux simulations de catastrophes.
Là où l’on formait jadis des bataillons entiers à l’art de la contre-insurrection importée, voilà qu’une institution bamakoise invente une doctrine endogène, adaptée, enracinée.
Souveraineté, le maître-mot
Dans son discours, le général Diarra a rappelé l’essentiel : « Il ne suffit plus d’être courageux au combat, il faut être lucide. » Autrement dit, le temps du seul héroïsme est révolu. Place à la stratégie, à la pensée, à l’anticipation. Un discours qui aurait pu sortir de la bouche d’un Senghor dans ses envolées panafricanistes, mais qui prend ici une dimension toute sahélienne.
La remise des prix d’excellence — un burkinabè pour la recherche, un malien pour l’opérationnel, un nigérien pour l’académique — a donné à la cérémonie des airs de vitrine régionale. Une mini-ONU militaire du Sahel, en uniforme, mais avec l’ambition de faire de l’École de guerre le poumon doctrinal de l’AES.
Photo de famille, insignes remis, sourires figés. Mais derrière le protocole, le constat d’un Mali qui ne veut plus importer ses stratèges, il veut les fabriquer. Et si cette 4 ᵉ promotion est un jalon, la prochaine s’annonce déjà plus large, ouverte à d’autres pays africains.
Un pied dans l’histoire, un autre dans l’avenir, l’École de guerre du Mali s’impose peu à peu comme ce que l’ENA fut pour la France des Trente Glorieuses : une fabrique d’élites, mais ici au service de la souveraineté sahélienne.
Chiencoro Diarra
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