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Tribune. Pourquoi exclure l’Afrique fausse toute projection mondiale 

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Dans cette tribune, Mikaïlou Cissé, professeur de philosophie au lycée au Mali, propose une réflexion de fond sur la place stratégique de l’Afrique dans la construction du futur mondial. Il y démontre que marginaliser le continent dans les projections globales revient à fausser toute lecture sérieuse des dynamiques économiques, intellectuelles et politiques contemporaines.

Penser le futur du monde sans l’Afrique, c’est plus qu’une erreur d’analyse. C’est perpétuer un héritage intellectuel qui a trop longtemps relégué un continent à une périphérie extractive. Cette réduction s’exprime de multiples façons. D’abord, par l’extraction de ressources sans transformation locale et la mobilisation préférentielle des compétences humaines au profit d’autres économies. Ensuite, par l’invisibilisation des innovations conceptuelles africaines, qui rend incompréhensible toute construction d’un avenir mondial partagé. Refuser d’inscrire l’Afrique au cœur des trajectoires contemporaines condamne ainsi le projet du progrès à une croissance amputée de ses ressources matérielles et humaines.

Un potentiel stratégique encore mal lu

L’objection selon laquelle l’Afrique ne serait qu’un bénéficiaire passif d’assistance extérieure repose sur une lecture antiquée des rapports internationaux. Le continent concentre des ressources stratégiques, un renouvellement démographique dynamique et des formes de savoir structurantes pour les économies et technologies globales. Or, tant que l’exploitation de ces atouts reste confinée à des enclaves exportatrices, privant les sociétés locales de valeur ajoutée et de contrôle, les inégalités et la dépendance se perpétuent. Ce constat n’essentialise pas l’Afrique. Au contraire, il invite à reconnaître un réel empirique trop souvent réduit à un laboratoire d’expérimentations exogènes.

Les paradigmes dominants du développement doivent être interrogés à l’aune de cette réalité. Une approche purement normative ou universaliste, qui ignore les ontologies et histoires locales, reproduit une logique d’assimilation. Pire, elle impose des modèles de « rattrapage » supposant que la modernité ne peut prendre qu’une forme déjà pratiquée ailleurs. Inversement, des interventions techniques rigoureuses risquent de traiter les sociétés africaines comme des objets passifs plutôt que comme des actrices co-formatrices, si elles demeurent aveugles aux relations sociales, aux attentes populaires et aux dispositifs d’auto-gouvernance locaux.

Les conditions d’une émancipation structurelle

Reconnaître la pluralité des modernités exige de refonder les objectifs du développement non sur une conformité extérieure, mais sur le renforcement de trajectoires endogènes créatrices de valeur partagée.

Privilégier une stratégie d’émancipation implique d’abord de transformer les modalités d’exploitation des ressources : encourager la transformation locale, soutenir les chaînes de valeur régionales et imposer une gouvernance liant extraction à redistribution. Cela suppose aussi d’investir massivement dans le capital humain, non comme simple amortisseur de misère, mais comme moteur d’innovation industrielle, scientifique et culturelle. Il faut ainsi développer une formation technique de masse de haut niveau, une création ancrée dans les défis locaux et des politiques d’incitation publique à la création technologique et à l’ingénierie. 

Parallèlement, la souveraineté numérique et la maîtrise des infrastructures de communication doivent être traitées comme des biens publics stratégiques, conditionnant l’autonomie économique et politique.

Un nouvel ordre de coopération internationale

Ce virage normatif requiert une politique régionale et internationale repensée. Il nécessite des alliances africaines souveraines pour négocier l’accès aux marchés et investissements ; des régulations globales limitant les spoliations ; des partenariats technologiques fondés sur le co-investissement dans la conception et la production.

À l’échelle interne, un universalisme pluriel naîtra du dialogue entre systèmes de pensée locaux et traditions critiques contemporaines, transformant le développement en échange productif plutôt qu’en homogénéisation. Ignorer l’Afrique affaiblit enfin les réponses mondiales aux grands défis contemporains, qui impliquent tous les espaces en interaction. Penser un avenir commun exige de bannir l’idée de périphérie pour adopter une logique de coproduction des savoirs et des biens.

Le continent comme co-architecte du futur

Reconnaître l’Afrique comme actrice centrale du futur mondial appelle des choix politiques clairs. Elle exige une transformation des ressources sur place, des investissements publics en recherche et en infrastructures industrielles et de nouvelles règles internationales garantissant redistribution et responsabilité. 

En ancrant ces décisions dans une souveraineté partagée, une injustice structurelle se muera en opportunité de réinvention collective. Le progrès mondial ne sera complet que si l’Afrique y est reconnue non comme simple ressource, mais comme co-architecte.

Mikaïlou Cissé


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