À Bamako, la sécurité nocturne repose sur une armée discrète de veilleurs, vigiles et gardiens recrutés dans les marges du droit et de l’administration. Entre législation inachevée, précarité sociale et délégation tacite de missions régaliennes, cette économie invisible de la nuit révèle les recompositions profondes de l’ordre urbain et les limites de l’État face à l’extension de l’insécurité. Une analyse de Mikaïlou Cissé, professeur de philosophie au secondaire.
À la tombée du jour, Bamako bascule dans une autre organisation sociale. Lorsque la majorité des habitants se replient dans les concessions, un réseau discret prend le relais : vigiles privés, gardiens d’immeubles, sentinelles de quartier, agents de sociétés de sécurité. Leur présence est devenue indispensable au fonctionnement nocturne de la capitale malienne. Pourtant, ce secteur essentiel demeure largement informel, juridiquement fragile et socialement invisible.
Derrière l’image rassurante du veilleur posté à un portail ou arpentant une rue poussiéreuse se cache une économie de la sécurité peu documentée, à la frontière du public et du privé, où coexistent normes juridiques, pratiques coutumières et arrangements locaux.
Un cadre légal qui peine à structurer le terrain
Le Mali s’est pourtant doté, dès les années 1990, d’un dispositif juridique visant à encadrer les activités privées de sécurité. La loi n°96-020 du 21 février 1996 réglemente les entreprises de surveillance, de gardiennage, de transport de fonds et de protection des personnes. Elle est complétée par le décret n°96-064/P-RM du 29 février 1996 et renforcée par la loi n°2017-014 du 12 juin 2017, qui insiste sur la professionnalisation, le contrôle des sociétés et les exigences de cautionnement.
Ces textes posent des principes clairs : interdiction de se substituer aux forces de défense et de sécurité, limitation stricte de l’usage de la force, définition des missions autorisées, obligation de formation et de déclaration des agents.
Mais sur le terrain bamakois, la norme juridique se heurte à la réalité sociale. L’essentiel des veilleurs opère hors des circuits formels, recruté directement par des ménages, des commerçants ou des copropriétés, sans contrat écrit, sans assurance, sans cadre disciplinaire clair.
Une économie nocturne fondée sur la précarité
Dans les sociétés de gardiennage agréées, certains agents bénéficient d’un contrat de travail et d’horaires définis. Mais leurs rémunérations restent faibles au regard de la pénibilité du travail nocturne et de l’exposition au risque. Les heures supplémentaires sont rarement comptabilisées, les jours de repos aléatoires, les protections sociales quasi inexistantes.
Pour la majorité des veilleurs, l’emploi repose sur des accords verbaux. En cas d’accident, d’agression ou de litige, les recours sont limités. Les incidents sont souvent réglés à l’amiable, parfois avec l’appui informel de chefs de quartier ou de policiers de proximité. La justice formelle demeure distante, coûteuse et peu accessible.
Cette précarité est d’autant plus marquée que nombre de ces travailleurs sont des migrants internes, venus des zones rurales pour subvenir aux besoins de leurs familles ou financer une formation future. La nuit devient un espace de survie économique et de socialisation urbaine.
Une sécurité fondée sur la proximité plutôt que sur l’équipement
Dans les quartiers populaires, la sécurité repose moins sur les armes ou la technologie que sur la connaissance des lieux. Les sentinelles identifient les habitudes, reconnaissent les visages, repèrent les anomalies. Leur autorité ne vient pas d’un uniforme, mais d’une relation de confiance avec les habitants.
Les rémunérations prennent parfois la forme de dons quotidiens : quelques billets, de la nourriture, un appui ponctuel de la part des visiteurs. Car leur rémunération mensuelle tourne autour de 40 000 à 60 000 F CFA, une somme évolutive en fonction de l’ancienneté. Ce système hybride, ni totalement marchand ni totalement communautaire, transforme la sécurité en service social implicite.
Cette logique explique aussi la tolérance dont bénéficient certains veilleurs non déclarés. Ils occupent un vide laissé par l’insuffisance des effectifs policiers et par l’extension urbaine rapide de Bamako.
Devant des banques, les stations-service et les institutions sensibles, les agents sont intégrés dans des dispositifs plus structurés. Ils portent des uniformes, disposent parfois de moyens de communication et travaillent en coordination indirecte avec les forces publiques.
Dans ces espaces, la frontière entre sécurité privée et sécurité publique devient poreuse. Si la loi interdit toute substitution aux forces de l’État, la pratique quotidienne révèle une délégation tacite de certaines fonctions de surveillance.
Ce phénomène pose une question centrale : qui assure réellement la sécurité nocturne de la ville ? L’État, les sociétés privées ou les communautés locales ?
Vers une régulation nécessaire
Le maillage nocturne repose sur une chaîne d’alerte informelle : un veilleur prévient un voisin, qui contacte un responsable de quartier, avant d’alerter éventuellement la police. Ce circuit parallèle, fondé sur l’expérience et la rapidité, permet souvent de prévenir des cambriolages ou des agressions.
Ce système, bien que fragile, participe à la stabilité urbaine. Il produit de la dissuasion, du renseignement de proximité et une présence humaine continue dans l’espace public nocturne.
La multiplication des veilleurs de nuit traduit moins une dérive qu’une réponse sociale à l’insécurité et au chômage. Elle révèle l’émergence d’un secteur de sous-traitance diffuse de la sécurité, sans véritable politique publique d’intégration.
Sa régulation pourrait constituer un levier stratégique : formalisation des contrats, formation minimale des agents, reconnaissance juridique et intégration dans des dispositifs locaux de prévention. À défaut, ce secteur continuera de fonctionner dans une zone grise, exposée aux abus, aux dérives et aux récupérations.
Quand la nuit devient un miroir des fragilités de l’État
À Bamako, la nuit tient grâce à ceux qui veillent sans bruit. Mais cette réalité met en lumière une fragilité plus large : l’incapacité partielle de l’État à assurer seul la sécurité urbaine et à structurer un secteur devenu indispensable.
Les veilleurs de nuit ne sont pas seulement des gardiens de portails. Ils sont les acteurs d’un compromis social entre insécurité, pauvreté et solidarité locale. Leur invisibilité institutionnelle contraste avec leur centralité fonctionnelle.
Dans l’ombre des rues mal éclairées, ils incarnent une vérité politique : la sécurité n’est plus uniquement une affaire d’uniformes, mais un système composite où se mêlent droit, nécessité et pratiques sociales.
Mikaïlou Cissé
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