Peut-on durablement fonder l’industrie agroalimentaire mondiale sur la pauvreté chronique de millions de producteurs africains ? Des filières stratégiques comme le cacao, le café ou le coton reposent encore sur un modèle économique qui transfère les risques vers les paysans tout en concentrant la valeur en aval. Cette tribune interroge la viabilité morale, économique et politique d’un système arrivé à ses limites et plaide pour une refonte du partage de la valeur au sein des chaînes agricoles mondiales.
« On a fait de nous des consommateurs et non des producteurs », déclarait le président malien de la transition, le général d’armée Assimi Goïta, en janvier 2025, devant les forces vives de la nation. Il indiquait par la même occasion que cela devrait changer. On ne peut durablement construire une industrie mondiale solide sur la précarité structurelle de millions de paysans africains. Pourtant, c’est bien sur ce socle fragile que reposent encore des filières stratégiques comme le cacao, le café, le coton ou l’anacarde. Le système agro-industriel mondial dépend de cette vulnérabilité, tout en atteignant aujourd’hui ses propres limites économiques, sociales et écologiques.
Un paradoxe au cœur de la mondialisation agricole
Les petits exploitants agricoles constituent l’épine dorsale de l’agriculture en Afrique subsaharienne. Ils assurent l’essentiel de la production alimentaire locale et une part décisive des matières premières destinées aux marchés mondiaux. Pourtant, dans les grandes filières d’exportation, ces mêmes producteurs vivent souvent sous le seuil de revenu de subsistance. Le monde vit encore dans cette « aliénation économique » tant décriée par les marxistes.
Ce paradoxe est au cœur de l’économie mondiale : la richesse se concentre en aval des chaînes de valeur – chez les traders, les industriels et les marques –, tandis que les paysans assument l’essentiel des risques climatiques, sanitaires et financiers. Autrement dit, la compétitivité des industries agroalimentaires mondiales repose sur un transfert systématique de vulnérabilité vers les producteurs africains.
La fabrication organisée de la précarité
Cette précarité n’est pas accidentelle. Elle est produite par des mécanismes bien identifiés. D’abord, des prix agricoles volatils et structurellement insuffisants pour couvrir les coûts de production. Ensuite, un accès limité au crédit, aux intrants et aux technologies, qui enferme les exploitations dans une faible productivité chronique. Enfin, des infrastructures défaillantes – routes, stockage, énergie, services publics – qui renforcent la dépendance aux intermédiaires et réduisent encore la part de valeur captée par les producteurs.
S’y ajoutent la faible représentation des paysans dans la gouvernance des filières, la dépendance à quelques cultures d’exportation et des cadres réglementaires qui entravent parfois la recherche de meilleurs débouchés. Dans certaines zones rurales productrices de matières premières, la pauvreté persiste alors même que ces filières alimentent des marchés internationaux très lucratifs.
Un modèle devenu intenable
Ce modèle est économiquement fragile. Une industrie fondée sur des producteurs sous-rémunérés s’expose à la baisse de qualité, au vieillissement des plantations et à des ruptures d’approvisionnement. Faute d’investissements agricoles, les filières deviennent plus vulnérables aux chocs climatiques et aux crises de marché.
Il est aussi socialement explosif. La persistance de la pauvreté rurale, les phénomènes de travail des enfants, les migrations contraintes et la colère sociale sapent la crédibilité d’industries qui se revendiquent responsables et durables.
Enfin, il est écologiquement destructeur. Pour compenser la faiblesse des revenus, les producteurs étendent les surfaces cultivées au détriment des forêts et des écosystèmes. La précarité devient ainsi un moteur indirect de la dégradation environnementale.
Ce qui se joue n’est donc pas seulement une question morale, mais une question de viabilité. Il s’agit d’un système qui fragilise ses propres bases humaines et naturelles finit par menacer la stabilité des marchés mondiaux.
Des alternatives existent, mais restent marginales
Pourtant, d’autres modèles sont possibles. Des organisations paysannes mieux structurées, des coopératives performantes, des filières de commerce équitable et certains partenariats privés inclusifs montrent qu’il est possible d’articuler compétitivité économique et sécurisation des revenus paysans.
Des prix minimums garantis, des contrats de long terme, une meilleure intégration logistique et financière permettent aux petits producteurs d’améliorer leurs revenus tout en restant des fournisseurs fiables pour l’industrie mondiale. Ces expériences prouvent que la durabilité ne se joue pas dans les discours ou les labels, mais dans la redistribution concrète de la valeur et des risques tout au long de la chaîne.
De la morale à la politique
Posée ainsi, la question – peut-on continuer ? – est d’abord éthique. Peut-on accepter qu’une prospérité industrielle repose sur la pauvreté chronique de millions de producteurs africains ? Mais elle est surtout politique : qui décide du partage de la valeur ? Qui assume les risques ? Qui gouverne les chaînes de valeur mondiales ?
Tant que l’Afrique restera cantonnée au rôle de fournisseur de matières premières peu transformées, avec des producteurs atomisés et peu organisés, la tentation sera grande de maintenir ce « modèle de la précarité ». Rompre avec cette logique suppose de renforcer la transformation locale, de soutenir les organisations paysannes, de réguler davantage les multinationales et d’inscrire dans le droit des obligations de prix et de contrats plus justes.
La véritable question n’est donc pas seulement de savoir si l’on peut continuer ainsi, mais si l’on est prêt à changer les rapports de force. Une industrie mondiale qui se prétend durable devra tôt ou tard cesser de s’appuyer sur la vulnérabilité des paysans africains et reconnaître leur place comme acteurs centraux de la sécurité alimentaire et des filières globales.
Sans cela, la crise actuelle n’est qu’un avant-goût de ruptures plus profondes à venir.
Chiencoro Diarra
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