Longtemps réduite au rôle de miroir social, la littérature africaine s’impose désormais en instrument de projection géopolitique et intellectuelle. De Lagos à Dakar, une génération d’écrivains transforme la fiction en laboratoire d’idées. Ils redessinent ainsi les contours d’un continent qui entend écrire lui-même son avenir en déconstruisant les imaginaires sur cette partie du monde.
Du 10 au 14 février 2026, Bamako devient la capitale de la littérature africaine, avec l’ouverture de la 18ème édition de la Rentrée littéraire du Mali. Le thème retenu cette année est « L’Afrique dans le monde de demain ». Penser l’Afrique de demain n’est donc plus seulement une affaire d’économistes ou de diplomates. C’est aussi une question de récit.
Dans un monde structuré par la circulation des images, des symboles et des imaginaires, la capacité à se raconter devient un levier de puissance. Or, pendant des décennies, le continent africain a été décrit par les autres qu’il ne s’est décrit lui-même. Il a été assigné à des narrations extérieures, généralement défavorablement, car elles l’ont souvent réduit à une géographie de crises ou à un réservoir de ressources. Tantôt il a été décrit comme le « continent de la sorcellerie », de la « magie noire », des « mythes », tantôt comme totalement « absent » de l’histoire même de l’humanité, un continent de « l’irrationalité ». L’Afrique et les Africains ont toujours été vu comme des êtres qui ne peuvent pas réfléchir d’eux-mêmes et qui ne sont bons qu’à « l’exploitation de l’homme par l’homme ». « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur», dit un célèbre proverbe africain.
Aujourd’hui les lions historiens ont pris la plume et écrivent aussi leurs histoires de la chasse. Face à à des récits longtemps imposés, la littérature africaine s’érige désormais en contre-discours stratégique. Elle restitue à l’Afrique sa pluralité et sa profondeur, lui redonne le pouvoir de se penser comme sujet historique. Les écrivains ne se contentent plus d’observer le réel, ils le décrivent en le décortiquant. Ils élaborent des visions, esquissent des trajectoires, formulent des hypothèses. Autrement dit, ils font ce que font aussi les stratèges : ils imaginent l’avenir. L’Afrique n’est plus le continent de « l’anhistoricité », mais celui qui contient un foisonnement d’histoire et de pratiques à raconter, de façon sincère et précise. Un continent qui a une multitude d’histoires et de pratiques à enseigner aux « maîtres du monde ». L’intérêt de cette littérature africaine est aussi lié au fait qu’elle déconstruit les narratifs longtemps véhiculés à tort sur l’Afrique, « le berceau de l’humanité ». Comment d’ailleurs le berceau de l’humanité peut-il se classer comme un endroit vierge. Voilà l’un des paradoxes de l’occident.
La fiction comme laboratoire du réel
Dans ce basculement, la fiction occupe une place prépondérante. Loin d’être une simple échappatoire, elle devient un terrain d’expérimentation intellectuelle où s’élaborent des scénarios politiques, technologiques et sociaux. L’essor de l’afrofuturisme en offre une illustration parfaite. Des auteurs comme Nnedi Okorafor, Tochi Onyebuchi ou Wole Talabi projettent le continent dans des univers où l’innovation scientifique dialogue avec les cosmologies africaines. Le futur n’y est plus importé. Il est conçu localement, à partir d’une mémoire culturelle assumée.
Mais la prospective littéraire ne se limite pas à la science-fiction. Dans ses essais et romans, Léonora Miano ou Aminata Dramane Traoré explore les voies d’une décolonisation des imaginaires, plaidant pour une Afrique affranchie des modèles mimétiques occidentales qu’elle a hérité de la colonisation au profit de nos propres valeurs. Cette décolonisation est une condition sine qua non pour le bon économique, intellectuel voire technologique du continent. Donc ces auteures se battent pour un enracinement culturel tout en restant ouvert à la « civilisation de l’universel ». Véronique Tadjo, elle, relie les crises contemporaines — sanitaires, écologiques, sociales — à des interrogations universelles sur la place de l’humain dans son environnement. À travers leurs œuvres, ces écrivaines rappellent que penser le futur africain revient aussi à penser le futur du monde.
Les écrivains, éclaireurs du débat public
Dans beaucoup de sociétés africaines, les auteurs occupent une position singulière. Ce sont des intellectuels capables d’ouvrir des débats que les arènes politiques évitent généralement pour plusieurs raisons. Leur parole circule librement entre fiction, essai et tribune, brouillant les frontières entre création et analyse. Mohamed Mbougar Sarr incarne cette génération d’écrivains pour qui la littérature constitue un espace d’exploration philosophique autant qu’esthétique. Son œuvre interroge le rapport au savoir, à la langue et à l’identité — autant de questions décisives pour l’insertion du continent dans la mondialisation intellectuelle. C’est aussi le travail qu’effectue Achille MBembé aussi bien que Tierno Monénembo.
D’autres figures majeures, comme Boubacar Boris Diop ou Ken Bugul, s’attachent à revisiter les mémoires traumatiques, rappelant qu’aucun projet d’avenir ne peut se construire sur l’oubli. En sondant les fractures historiques, ils proposent une pédagogie du temps long, où passé, présent et futur dialoguent pour éclairer les choix collectifs.
Cette fonction critique et analytique se retrouve également chez certains auteurs qui interrogent les ressorts symboliques du pouvoir africains, notamment malien. Dans Les familles fondatrices de Bamako : une histoire de l’État au Mali, le chercheur et journaliste malien Boubacar Sangaré analyse le rôle politique des lignées Niaré, Touré et Dravé, réputées fondatrices de la capitale malienne. Il y voit une véritable « invention de la tradition », mobilisée par les pouvoirs publics depuis les indépendances pour consolider la légitimité de l’État et stabiliser le champ politique, notamment lors de périodes de crise. Par l’étude de ces rituels symboliques — comme les visites protocolaires des présidents à ces familles —, l’auteur, doctorat en science politique à l’université libre de Bruxelles, met en lumière les ressorts para-administratifs du pouvoir et montre comment l’écriture peut devenir un outil d’intelligibilité des mécanismes profonds de gouvernance.
Souveraineté narrative et puissance culturelle
Ce rôle stratégique de la littérature tient aussi à la souveraineté narrative, qui constitue d’ailleurs le combat de beaucoup de beaucoup d’Etat africains contemporains. Celui qui écrit définit les cadres de compréhension du monde. En reprenant possession de leur récit, les écrivains africains redessinent la cartographie mentale du continent. La création littéraire devient alors un acte politique, au sens noble du terme. Ils déconstruisent les imaginaires en vue de redonner aux Africains plus de confiance en eux-mêmes pour s’imposer dans ce monde des récits où celui qui parle ou écrit en donnant sa version des faits est celui qui s’arrange la vérité de son côté. On se soucie moins de la véracité des faits que de la défense des récits qui nous valorise ou de nos intérêts. La guerre des récits est à son summum dans ce monde.
De Ngũgĩ wa Thiong’o, chantre de la décolonisation linguistique, à Werewere Liking, qui marie oralité et modernité, l’écriture s’affirme comme un instrument d’émancipation intellectuelle. Les langues africaines, les hybridations stylistiques, les formes narratives inspirées des traditions orales participent d’une même ambition. Celle d’affirmer que l’imaginaire du continent n’est pas périphérique mais central, non folklorique mais structurant.
Chimamanda Ngozi Adichie a résumé cet enjeu dans sa célèbre mise en garde contre « le danger d’une seule histoire ». Multiplier les récits, c’est multiplier les possibles — et donc élargir l’horizon stratégique d’un continent en pleine recomposition. Celui qui se tait sera déclaré coupable et recevra le courroux des hauts-parleurs et des plumes affutés.
Quand l’imaginaire devient méthode
Là où les diagnostics technocratiques se heurtent aux limites des chiffres, les écrivains mobilisent l’imaginaire. Le rêve, la mémoire, le symbole deviennent des instruments d’analyse. L’auteur n’est pas un planificateur économique, mais un éclaireur. Il ouvre des pistes, suggère des directions, rend pensables des futurs encore invisibles.
Cette fonction est d’autant plus cruciale que toute transformation collective commence par une vision partagée. Avant l’action politique, il faut un récit capable de fédérer les volontés. En cela, la littérature agit comme un prélude aux mutations sociales. Elle prépare les esprits, façonne les sensibilités, légitime les ruptures. Loin de nous certes, mais l’on peut évoquer la révolution française de 1789 — qui n’est plus enseignée dans les écoles maliennes depuis la rentrée scolaire 2025-2026 — dont le déclenchement est dû en grande partie à des auteurs comme Jean Jacques Rousseau, Voltaire, Montesquieu ou encore Dénis Diderot. Des écrivains qui ont pris le soin de mieux préparer les esprits avant le renversement de la monarchie absolue de droit divin.
Des métropoles africaines aux diasporas connectées, une nouvelle génération d’auteurs investit désormais les espaces numériques. Blogs, slam, romans graphiques, podcasts narratifs. Les formes se diversifient, les publics s’élargissent. Cette effervescence témoigne d’un déplacement majeur. La création littéraire n’est plus confinée aux cercles académiques, elle irrigue l’espace public et prépare les esprits. C’est conscient de cette force de la littérature que dans l’ouvrage Fahreinheit 451, Ray Bradbury montre que la littérature est bien plus qu’un simple loisir. Elle incarne la mémoire, l’esprit critique et la liberté de penser face aux régimes qui cherchent à uniformiser les consciences. En brûlant les livres, le pouvoir tente d’effacer la complexité humaine, rappelant que protéger la littérature revient à défendre la capacité d’une société à réfléchir par elle-même. Malheureusement, dans beaucoup d’Etats, les écrivains vivent ce problème. Malgré tout, ils se défendent bien grâce à la mondialisation du marché éditorial.
Bâtisseurs d’avenir
Ces voix racontent une Afrique urbaine, mobile, inventive, confrontée aux défis climatiques et technologiques mais résolument tournée vers l’avenir. Elles imaginent des villes intelligentes enracinées dans les traditions, des sociétés réconciliées avec leur histoire, des modernités hybrides qui refusent l’alternative stérile entre imitation et repli.
Les écrivains africains du XXIᵉ siècle ne sont plus seulement les chroniqueurs d’un monde en mutation. Ils en deviennent les architectes symboliques. Dans leurs pages se dessinent des scénarios politiques, des visions économiques, des philosophies du progrès. Leur force tient à leur capacité de transformer l’imaginaire en outil d’action.
Penser l’Afrique de demain par la littérature, c’est reconnaître que le futur n’est pas une fatalité à attendre mais un récit à construire. Et sur ce terrain, les auteurs du continent occupent déjà les avant-postes. Non comme de simples conteurs, mais comme des stratèges de l’esprit — ceux qui, en redessinant les horizons du possible, préparent silencieusement les réalités de demain.
F. Togola
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