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Monnaie commune de l’AES : quand la désinformation révèle une aspiration populaire

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La diffusion d’un faux communiqué annonçant la création imminente d’une monnaie commune au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES) a mis en lumière la montée en puissance de la désinformation dans un contexte politique et monétaire hautement sensible. Derrière ces intox répétées se dessinent à la fois une forte aspiration populaire à la sortie du franc CFA et une instrumentalisation informationnelle susceptible de fragiliser les équilibres régionaux, notamment avec l’UEMOA.

Le 23 décembre 2025, alors que se tenait à Bamako la clôture de la deuxième session du collège des chefs d’État de l’Alliance des États du Sahel (AES), un document présenté comme un communiqué finale de la session de la Confédération annonçait la création imminente d’une monnaie commune baptisée « Sahel ». Le texte, abondamment relayé sur les réseaux sociaux, portait de fausses signatures et des symboles institutionnels détournés. La présidence malienne a dénoncé une manipulation informationnelle.

Un mois plus tard, le lundi 26 janvier, la même information réapparait sur les réseaux sociaux annonçant la feuille de route pour la création d’une monnaie commune AES. Cette déclaration attribuée au ministre de l’Economie et des Finances, Alousséni Sanou, ne donnait aucune précision du contexte de la déclaration ni quand est-ce qu’elle fut faite. Le ministère malien de l’Économie et des Finances publie ce mardi 27 janvier un démenti formel : aucune décision n’avait été prise concernant la mise en circulation d’une monnaie unique et aucun calendrier opérationnel n’existait. 

Une rumeur qui prospère sur une attente réelle

Si ces fausses annonces rencontrent un tel écho, c’est qu’elles s’inscrivent dans une dynamique politique et sociale profonde. Depuis leur retrait de la CEDEAO, le Mali, le Burkina Faso et le Niger affichent leur volonté de refonder leur souveraineté économique. La question monétaire, longtemps symbolisée par le franc CFA, cristallise cette aspiration.

Dans l’espace public sahélien, la création d’une monnaie propre est devenue un marqueur de rupture avec l’ordre économique hérité de la période postcoloniale. La circulation régulière de fausses informations traduit ainsi moins une simple manipulation qu’une projection des désirs populaires sur un futur institutionnel encore incertain. Car les autorités étatiques n’ont encore fait aucune déclaration officielle traduisant cette volonté de rupture avec le FCFA, considéré comme une monnaie coloniale, qui ne permettrait pas la développement ou la souveraineté de ses Etats membres. 

La désinformation comme révélateur d’intérêts contradictoires

La désinformation traduit souvent des volontés inassouvies ou des stratégies d’influence. Dans le cas de l’AES, elle peut servir des intérêts multiples : militants souverainistes impatients, acteurs économiques spéculatifs, ou encore réseaux cherchant à semer la confusion diplomatique entre l’AES et l’UEMOA.

Cette dynamique est d’autant plus sensible que les trois pays ont quitté la CEDEAO mais demeurent liés aux mécanismes monétaires régionaux. Une fausse annonce de monnaie commune pourrait ainsi nourrir des tensions inutiles avec l’UEMOA et fragiliser des relations déjà recomposées.

L’information, nouveau champ de bataille stratégique

La multiplication de ces intox s’inscrit dans un phénomène plus large : l’usage croissant de la désinformation comme instrument de puissance. Désormais, les États ne se livrent plus seulement une compétition militaire ou diplomatique, mais aussi informationnelle.

Dans un Sahel marqué par la fragilité institutionnelle et la polarisation politique, la désinformation devient une menace directe pour la stabilité. Elle peut susciter des attentes irréalistes, alimenter la défiance envers les autorités ou provoquer des malentendus régionaux.

Face à ce constat, les autorités de l’AES sont appelées à renforcer leur dispositif de veille informationnelle. La lutte contre la désinformation doit être intégrée aux stratégies de sécurité nationale, au même titre que la lutte antiterroriste.

Investir dans la communication institutionnelle, la transparence décisionnelle et l’éducation aux médias apparaît désormais comme une nécessité stratégique. Car dans un contexte de recomposition géopolitique, la bataille des récits peut peser autant que celle des armes.

F. Togola 


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