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Minerais critiques : l’autre agenda de Washington en Afrique

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Derrière la reconduction express de l’Agoa, Donald Trump redessine la relation entre Washington et l’Afrique selon une logique brutale : accès au marché américain contre loyauté politique, ressources stratégiques contre silence diplomatique. Plus qu’un accord commercial, l’Agoa devient un instrument de pression au service d’une Amérique obsédée par ses seuls intérêts.

Sous Donald Trump, l’Afrique n’est plus un partenaire, mais un levier. Le 3 février 2026, le Sénat américain a voté la réactivation de l’African Growth and Opportunity Act (Agoa) pour une durée d’un an, aussitôt promulguée par le président des États-Unis. Une reconduction minimaliste, temporaire, assortie d’un discours sans ambiguïté. Désormais, l’Agoa devra servir avant tout les intérêts économiques, stratégiques et géopolitiques de Washington.

Présenté depuis son lancement en 2000 comme un outil de développement et d’intégration commerciale de l’Afrique subsaharienne dans l’économie mondiale, l’Agoa permet l’accès au marché américain en franchise de droits pour plus de 6 800 produits africains. Textile kényan, automobile sud-africaine, vanille malgache ou encore produits agricoles. Pour de nombreux pays, le dispositif constitue un pilier fragile mais essentiel de leur stratégie d’exportation. Fragile, car sous Trump, ce pilier est devenu un instrument de chantage politique.

Une reconduction sous contrainte

L’Agoa avait expiré à l’automne 2025, sans reconduction, victime collatérale de la paralysie budgétaire américaine. La solution adoptée début février relève davantage du pansement que de la politique. Une prolongation rétroactive jusqu’au 31 décembre 2026, faute de consensus au Congrès sur une réforme de fond. Mais à Washington, l’urgence n’est pas africaine. Elle est américaine.

Le message a été martelé par Jamieson Greer, représentant au commerce de la Maison Blanche, chargé de « moderniser » l’Agoa pour l’aligner sur la doctrine America First. Il s’agit à travers ce mécanisme d’exiger davantage des pays africains, ouvrir plus largement leurs marchés aux PME américaines, conditionner l’accès préférentiel à des contreparties politiques, migratoires ou sécuritaires. Le développement du continent n’est plus une fin, mais un moyen.

Cette inflexion s’inscrit dans une stratégie assumée de transactionnalisation des relations avec l’Afrique, pilotée par une équipe diplomatique recomposée. La nomination récente de Nick Checker, Haut fonctionnaire à la tête du Bureau des affaires africaines du Département d’État, s’inscrit dans cette logique : moins de diplomatie multilatérale, plus de calcul bilatéral, plus de pression directe.

L’Afrique comme variable d’ajustement

Depuis plusieurs mois, la Maison Blanche utilise l’incertitude autour de l’Agoa comme levier de négociation. Le Ghana en a fait l’expérience, son ministre des Affaires étrangères révélant que la prolongation du programme avait été conditionnée à l’accueil de personnes expulsées des États-Unis. Commerce contre contrôle migratoire. La méthode Trump, appliquée à l’Afrique comme elle l’a été au Mexique ou à l’Amérique centrale.

Au Congrès, le débat reste vif. Certains élus, y compris républicains, défendent un Agoa de long terme, pensé comme un outil de stabilité économique et politique. D’autres, à l’image du sénateur John Kennedy, plaident pour un dispositif court, coercitif, explicitement orienté contre l’influence chinoise sur le continent. Dans les deux cas, l’Afrique est parlée, rarement écoutée.

Minerais critiques : le vrai agenda

La concomitance n’est pas fortuite. Le lendemain de la promulgation de l’Agoa, Washington accueille une quarantaine de délégations africaines pour un sommet sur les minerais critiques. Objectif affiché : sécuriser les approvisionnements américains en cobalt, coltan, lithium et terres rares. Les Etats-unis visent donc à réduire la dépendance stratégique vis-à-vis de la Chine.

La République démocratique du Congo, pivot mondial du cobalt, est au cœur de cette offensive. Deux mois après les accords de Washington sur le Rwanda et la RDC, le président Félix Tshisekedi est de retour dans la capitale américaine, cette fois pour négocier l’accès aux ressources. Des discussions avancées concernent la reprise de la mine de Chemaf par une entreprise américaine, après l’éviction d’intérêts chinois.

Même logique en Guinée, courtisée pour sa bauxite et son fer, ou au Kenya, où les terres rares de la colline de Mrima excitent les appétits. Partout, c’est la même promesse d’investissements, de partenariats, de sécurité. Partout, c’est la même réalité d’extraction accélérée, de dépendance renforcée, de souveraineté négociée.

Une politique sans illusion

Donald Trump ne s’en cache pas. « Mon administration a pris des mesures extraordinaires pour s’assurer que les États-Unis disposent de tous les minerais critiques dont nous avons besoin », déclarait-il récemment dans un message relayé dans le département d’Etat américain sur sa page X. L’Afrique n’est pas absente de la stratégie américaine ; elle en est un rouage. Un gisement à sécuriser, un marché à ouvrir, un espace à disputer à Pékin.

La reconduction minimale de l’Agoa n’est donc pas un geste de solidarité, mais le signal  que le temps des préférences commerciales sans contrepartie est révolu. Pour les pays africains, l’année 2026 s’annonce comme une période de sursis, suspendue aux arbitrages d’une Maison Blanche obsédée par le rapport de force.

L’Agoa version Trump n’est plus une politique de développement. C’est un test de loyauté.

A.D


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