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Médias français en Afrique : l’affaire algérienne qui redonne raison à l’AES

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La convocation du chargé d’affaires français à Alger après la diffusion d’un numéro controversé de Complément d’enquête ravive les tensions entre la France et l’Algérie. Un épisode qui conforte, aux yeux des pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), leur décision d’interdire certains médias français accusés de produire des récits biaisés et politiquement orientés.

L’interdiction de Jeune Afrique au Mali, le 16 janvier 2026 par les autorités maliennes de transition, marque une nouvelle étape dans la confrontation entre les régimes sahéliens et les médias propagandistes. Accusé d’« apologie du terrorisme », de diffamation et de diffusion d’informations « subversives », le magazine panafricain rejette ces charges et dénonce une « atteinte grave à la liberté de la presse ». Cette décision des autorités maliennes traduit une escalade dans la manipulation des récits par les principaux pourvoyeurs des médias, notamment la France et par ricochet les pays européens, qui ne cessent d’utiliser leurs médias contre des pays jugés comme des menaces pour leurs intérêts dans ces pays. 

La convocation du chargé d’affaires de l’ambassade de France à Alger, samedi 24 janvier, après la diffusion d’un numéro de Complément d’enquête consacré à la crise franco-algérienne, dépasse le simple incident diplomatique. Pour les autorités algériennes, l’émission constitue un « tissu de contre-vérités » et une « véritable agression contre l’État algérien, ses institutions et ses symboles ». Un vocabulaire rare, révélateur d’une exaspération qui fait écho à celle exprimée depuis plusieurs mois par les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) — une confédération née le 6 juillet 2024 à Niamey et regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger.

Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, plusieurs médias français ont été suspendus ou interdits, accusés de produire des contenus biaisés, favorables à Paris et hostiles aux autorités nationales. L’épisode algérien conforte aujourd’hui ces choix politique. Ce que ces États dénoncent comme une stratégie médiatique d’influence apparaît désormais au grand jour dans un conflit ouvert entre deux capitales historiques, Paris et Alger.

Une émission qui met le feu aux relations diplomatiques

Diffusé jeudi sur France 2, le numéro de Complément d’enquête consacré à « la guerre secrète France-Algérie » a provoqué une réaction immédiate d’Alger. Le ministère des Affaires étrangères a estimé que la chaîne publique française avait franchi une ligne rouge en diffusant un programme jugé offensant et provocateur.

Dans son communiqué, Alger pointe la responsabilité directe des autorités françaises, estimant qu’un média de service public ne peut agir sans l’aval, explicite ou tacite, de sa tutelle politique. Plus grave encore, la participation de l’ambassadeur de France en Algérie, Stéphane Romatet, à l’émission est perçue comme une entorse aux usages diplomatiques.

Pour Alger, cette séquence s’inscrit dans une « escalade des menaces anti-algériennes » entretenue par certains cercles officiels français afin de maintenir les relations bilatérales dans un état de tension permanente.

L’AES face aux médias français : une même lecture

Depuis 2023, les pays de l’AES ont pris des mesures drastiques contre RFI, France 24 et d’autres médias occidentaux, accusés de diffuser des récits orientés sur la situation sécuritaire et politique au Sahel. Paris a dénoncé une atteinte à la liberté de la presse. Les gouvernements sahéliens, eux, parlent de souveraineté informationnelle.

Pour Bamako, Ouagadougou et Niamey, il ne s’agit pas de censurer le journalisme, mais de neutraliser ce qu’ils considèrent comme des instruments d’influence postcoloniale. L’affaire algérienne renforce leur argumentaire. Si une émission de service public français peut être qualifiée d’« agression » par un État souverain comme l’Algérie, pourquoi les pays du Sahel devraient-ils accepter sur leur territoire des médias jugés partiaux ?

Dans les cercles proches de l’AES, cet épisode est lu comme la preuve que la production audiovisuelle française sur l’Afrique reste marquée par des grilles de lecture politiques héritées de l’histoire coloniale.

Information ou influence ?

La controverse autour de Complément d’enquête interroge plus largement la frontière entre journalisme d’investigation et récit géopolitique. Le programme mettait en scène des acteurs controversés, dont l’influenceur Amir DZ, et revenait sur la décision française de soutenir la proposition marocaine d’autonomie pour le Sahara occidental — un point de rupture majeur avec Alger.

Pour les autorités algériennes, cette mise en récit relève moins de l’enquête que de la construction d’un discours hostile. Une perception partagée par plusieurs pays africains qui estiment que leurs réalités politiques sont souvent filtrées à travers des prismes idéologiques occidentaux.

Dans ce contexte, la suspension de médias français par les États de l’AES apparaît moins comme un acte isolé que comme une réponse politique à ce qu’ils considèrent comme une « guerre narrative ».

Une bataille pour la souveraineté médiatique

Derrière ces tensions se joue une bataille plus large : celle du contrôle du récit. Les gouvernements africains veulent désormais produire leur propre discours sur leurs crises, leurs transitions politiques et leurs choix diplomatiques, sans dépendre des grands médias européens.

L’Algérie, qui dispose d’une longue tradition de méfiance envers les médias français depuis la guerre d’indépendance, rejoint aujourd’hui une posture déjà assumée par les régimes sahéliens. Tous revendiquent un droit à la protection de leur image et de leurs institutions contre ce qu’ils jugent être des campagnes de déstabilisation symbolique.

L’affaire France 2–Algérie agit ainsi comme un révélateur. Elle montre que la question des médias n’est plus seulement journalistique, mais stratégique. Dans un monde où l’information est devenue un champ de bataille, les États africains cherchent à reprendre la main.

Pour les dirigeants de l’AES, cette crise conforte leur décision : interdire certains médias français n’est pas un geste d’isolement, mais un acte de défense politique face à ce qu’ils perçoivent comme une offensive informationnelle.

Une chose est certaine : la liberté de la presse se heurte désormais, en Afrique comme ailleurs, à une revendication croissante de souveraineté narrative. Et ce bras de fer entre Alger et Paris pourrait bien ouvrir un nouveau chapitre de la relation entre l’Afrique et les médias européens.

Chiencoro Diarra 


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