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L’exode rural ou la fabrique d’une génération sans lieu

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Entre le village quitté et la ville qui n’accueille pas vraiment, une génération entière se trouve piégée dans un entre-deux social et existentiel. À partir des données sur l’exode rural au Mali et d’une réflexion philosophique sur le déclassement, Mikaïlou Cissé analyse les impasses humaines d’un modèle de développement qui produit de l’errance plutôt que de la dignité.

Dans le Sahel, comme dans de nombreuses régions d’Afrique confrontées à l’exode rural vers les grandes villes, une génération entière vit suspendue entre deux mondes : ni véritablement intégrée à la ville, ni pleinement réinsérée au village. Cette couche sociale a traversé toutes les péripéties politiques des jeunes États africains, nés des compromis entre ex-puissances coloniales et leaders aspirant à une indépendance souvent de façade. Elle incarne aujourd’hui les failles profondes d’un modèle de développement postcolonial à bout de souffle.

Quitter le village pour la ville, ou inversement, n’est plus un geste d’audace ni un pari sur l’avenir, mais un départ contraint, souvent désespéré, face à un quotidien qui s’appauvrit et ne nourrit plus comme autrefois. Pour cette couche sociale, rester équivaut à consentir à l’immobilité sociale, au sens propre du terme.

L’ampleur d’un exode structurel

Le rapport La croissance pro-pauvres au Mali de l’Agence française de développement (AFD), publié en 2007, souligne l’ampleur croissante de l’exode rural dans un contexte de fortes migrations internes et externes. Environ 200 000 personnes migrent chaque année. Faute d’estimations précises, les auteurs évaluent que si les tendances démographiques avaient été similaires en zones rurales et urbaines, près de 56 000 ruraux auraient quitté les campagnes pour les villes en 2001, un chiffre qui pourrait atteindre environ 150 000 par an en 2006.

Ce mouvement s’inscrit dans une dynamique plus large de déplacement des populations fuyant la désertification dans le Nord pour s’installer dans le Sud, contribuant à une urbanisation rapide, notamment autour de Bamako, dont la population est appelée à croître fortement.

Les conséquences sont multiples et préoccupantes. Le rapport met en évidence une dégradation accrue de l’environnement liée à la pression démographique sur les terres agricoles, ainsi que des tensions sociales entre populations autochtones et nouveaux arrivants, auxquelles s’ajoutent les conflits anciens entre éleveurs et agriculteurs. La densification rurale contraint les systèmes agricoles extensifs à atteindre leurs limites et oblige à une transformation des pratiques culturales. Si la demande urbaine peut, à terme, stimuler la productivité agricole autour des villes, cette transition reste fragile et profondément inégalitaire.

Le mirage urbain et la désillusion sociale

Portés par les promesses de travail et d’émancipation, ils prennent la route des grandes agglomérations. Mais le mirage urbain se dissipe vite. Sans diplômes reconnus, sans capital économique ni réseaux solides, ces migrants s’entassent dans l’économie informelle, sans protection. Ils s’installent dans les périphéries reléguées, exposées à une vie chère qui dévore leurs maigres revenus.

La ville ne les intègre pas ; elle les absorbe sans les reconnaître. Le village reste le village, mais l’être s’y sent désormais étranger dans sa propre peau. Les repères ne guident plus, et le quotidien perd tout sens concret.

Au-delà de la pauvreté matérielle, ces trajectoires relèvent d’un déclassement au sens bourdieusien : l’écart brutal entre des attentes socialement construites et une réalité qui les invalide. Le départ promettait l’ascension ; il produit l’humiliation. Il ouvrait un avenir ; il suspend le présent dans une attente sans issue.

Les enfants en pâtissent les premiers : certains manquent cruellement de cadre, tandis que d’autres, offerts par la nature sans être demandés, peinent à y être élevés. Les mères, vieilles et usées, sont les plus touchées. Contraintes de suivre les traces de ceux qui n’ont plus l’âge d’être des enfants, elles ploient sous la solitude, état d’être par excellence.

La double absence : ni du village, ni de la ville

Quitter le village, c’est rompre avec un monde. La terre, la parenté, la reconnaissance communautaire formaient un cadre d’existence et de dignité. En ville, ces repères se dissolvent. Comme un aimant, la ville attire ; comme le capitalisme, elle se débrouille pour se débarrasser de ceux qui perdent leur substance.

Le migrant n’a plus de terre, car il ne cultive plus ; il n’est pas citadin non plus, faute de propriété tangible. Il survit dans un entre-deux instable, sans statut clair ni appartenance affirmée.

De là naît une double absence : absent du village quitté, jamais pleinement présent dans la ville d’accueil. Physiquement là, ils demeurent socialement invisibles. Leur quotidien se déroule dans des non-lieux, où la ville devient un transit interminable, un séjour sans mémoire ni projet durable. Certains s’y épuisent lentement, d’autres y tombent malades, loin des solidarités familiales. Il arrive que des migrants disparaissent sans laisser de traces, errant de chantier en quartier, jusqu’à mourir comme des inconnus.

Le retour comme épreuve collective

Le retour, lorsqu’il s’impose, n’a rien de triomphal. Tardif, contraint, souvent silencieux, il expose l’échec dans sa nudité : sans économies, sans maison construite, parfois sans épouse ni enfants, et marqué par la maladie. D’autres peinent même à revenir, faute de moyens, jusqu’à ce que des parents inquiets se lancent à leur recherche.

Bien souvent, ce sont les familles restées au village qui assument le coût du retour : les soins, les charges matérielles et les blessures symboliques de la réintégration. Le retour devient un fardeau collectif, révélateur d’une solidarité familiale mise à rude épreuve par l’échec structurel.

Pourtant, réduire ces trajectoires à de simples échecs individuels serait une erreur. Les revenants portent un capital invisible : expériences urbaines, savoir-faire pratiques, endurance forgée dans l’adversité. Dans un Sahel en mutation, ils pourraient devenir des médiateurs entre ville et campagne, entre économie informelle et initiatives locales.

Mais ce potentiel reste largement inexploité. Le développement demeure cloisonné, sectorisé, laissant les individus et les familles absorber seuls les coûts humains des mutations économiques. Les politiques inclusives font défaut, et le cycle de l’errance se perpétue.

La figure du revenant révèle ainsi moins des échecs personnels que l’implosion d’un modèle désarticulé, incapable d’offrir des trajectoires viables à sa jeunesse. Tant que partir signifiera déracinement et revenir humiliation, l’errance produira de la survie plutôt que de la dignité. Il est temps d’investir dans ces « ni-ni », non comme des laissés-pour-compte, mais comme des ponts vivants entre des mondes que le développement a trop longtemps opposés.

Mikaïlou Cissé


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