Première puissance cacaoyère mondiale, la Côte d’Ivoire traverse une crise inédite faite de stocks bloqués, de producteurs impayés et de chute des cours. Au-delà du drame social dans les campagnes ivoiriennes, c’est toute la chaîne mondiale du chocolat – de l’Afrique de l’Ouest aux marchés européens et américains – qui vacille, révélant les failles d’un modèle économique fondé sur la dépendance et la spéculation.
La crise qui secoue la filière cacao en Côte d’Ivoire dépasse largement les frontières du pays. Premier producteur mondial avec près de 45 % de l’offre planétaire, le géant ivoirien est aujourd’hui paralysé par des stocks invendus, des fèves qui pourrissent dans les entrepôts et des producteurs impayés. Un choc local aux conséquences globales. Toute la chaîne du chocolat, de l’Afrique de l’Ouest aux marchés européens et asiatiques, se retrouve sous tension.
Un séisme pour l’économie ivoirienne… et pour l’Afrique
À Abidjan comme à San Pedro, des centaines de milliers de tonnes de cacao s’entassent faute d’exportation. Environ 700 000 tonnes seraient aujourd’hui bloquées, soit près de la moitié d’une campagne. Cette situation fragilise directement plus de 5 millions de personnes en Côte d’Ivoire, mais elle affecte aussi les pays voisins, Ghana en tête, deuxième producteur mondial, déjà confronté à ses propres difficultés climatiques et financières.
Dans toute l’Afrique de l’Ouest, région qui fournit plus de 70 % du cacao mondial, la crise ivoirienne agit comme un révélateur : dépendance extrême à une seule culture, fragilité des mécanismes de commercialisation, et vulnérabilité des économies rurales face aux soubresauts du marché mondial. Pour de nombreux États, la filière cacao est un pilier budgétaire. Lorsqu’elle vacille en Côte d’Ivoire, c’est l’équilibre agricole et social de toute la sous-région qui tremble.
Une onde de choc sur les marchés mondiaux
Sur les places boursières, la crise ivoirienne s’ajoute à un contexte déjà tendu : maladies des cacaoyers, dérèglement climatique, baisse de production annoncée pour la troisième année consécutive. Résultat : volatilité extrême des cours et inquiétude chez les industriels du chocolat en Europe et en Amérique du Nord.
Les grands groupes agroalimentaires, dépendants des fèves ivoiriennes, redoutent une pénurie prolongée. Certains parlent déjà de hausses durables des prix du chocolat pour les consommateurs. Derrière les tablettes de supermarché, c’est toute une économie mondialisée qui révèle sa fragilité : quand les sacs de cacao restent bloqués dans les ports africains, les chaînes de production s’enrayent à Bruxelles, Zurich ou New York.
La face cachée d’un modèle mondialisé
La crise met en lumière les contradictions d’un système où le premier producteur mondial reste l’un des maillons les plus pauvres de la chaîne. En Côte d’Ivoire, malgré un prix bord champ officiellement record à 2 800 F CFA le kilo, de nombreux planteurs ne sont toujours pas payés. Les coopératives manquent de liquidités, les exportations sont bloquées, et les dettes s’accumulent dans les villages.
Cette situation nourrit une colère sourde : comment expliquer que le cacao manque sur les marchés mondiaux alors qu’il pourrit dans les entrepôts ivoiriens ? Pour les producteurs, le discours sur la « pénurie mondiale » sonne creux quand leurs revenus disparaissent. Pour les consommateurs occidentaux, elle rappelle que le chocolat bon marché repose sur un équilibre social et écologique de plus en plus instable.
Au-delà des dysfonctionnements internes du Conseil du café-cacao et des mécanismes de vente anticipée, la crise révèle un problème structurel : l’Afrique reste cantonnée à la production de matières premières brutes, tandis que la valeur ajoutée se fait ailleurs. Moins de 20 % du cacao ivoirien est transformé localement.
Cette dépendance au marché mondial rend la filière extrêmement vulnérable aux spéculations financières, aux crises de financement des acheteurs internationaux et aux aléas climatiques. Le changement climatique, en réduisant les rendements, ajoute une pression supplémentaire sur un système déjà à bout de souffle.
Un avertissement pour la planète chocolat
Ce qui se joue aujourd’hui en Côte d’Ivoire n’est pas seulement une crise agricole nationale. C’est un avertissement global. La filière cacao, emblématique de la mondialisation, montre ses limites : producteurs appauvris, marchés instables, consommateurs exposés à des hausses de prix, et États pris en étau entre régulation et spéculation.
Si la Côte d’Ivoire éternue, le marché mondial du chocolat attrape la fièvre. Et derrière la pénurie annoncée se dessine une question plus politique : peut-on continuer à bâtir une industrie mondiale sur la précarité de millions de paysans africains ? La crise ivoirienne, par son ampleur, oblige désormais le continent et le monde à regarder en face ce déséquilibre historique.
Chiencoro Diarra
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