Avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les États-Unis cessent de parler le langage de la morale pour renouer avec celui du rapport de force. Au Sahel, cette diplomatie nationaliste, transactionnelle et imprévisible bouscule les anciennes grilles de lecture. Entre opportunité stratégique et nouvelle zone de turbulence, Bamako fait face à une Amérique qui ne promet plus, mais qui marchande.
La rencontre de ce lundi 2 février 2026 à Bamako entre le ministre malien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, Abdoulaye Diop, et de Nick Checker, Haut fonctionnaire au Bureau des Affaires africaines du Département d’État des États Unis, ne peut être lue comme un simple épisode de diplomatie courante. Elle s’inscrit dans un moment politique particulier : le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et la reconfiguration brutale, parfois déroutante, de la politique étrangère américaine.
Car avec Trump, la diplomatie n’obéit plus aux codes classiques de l’ordre libéral international. Elle devient transactionnelle, nationaliste et profondément pragmatique, guidée moins par des principes affichés que par une lecture brute des intérêts américains. Le Mali, comme l’ensemble du Sahel, se retrouve face à une Amérique qui parle désormais un langage différent : moins normatif, plus direct, mais aussi plus instable.
Une rupture avec l’idéologie de l’ingérence
Le discours américain réaffirmant le respect de la souveraineté du Mali et la volonté de bâtir une coopération « sans ingérence » tranche avec les postures antérieures de Washington, souvent alignées sur une diplomatie conditionnelle, articulée autour de la démocratie électorale, des droits humains et de la gouvernance sécuritaire sous supervision occidentale.
Sous Trump, cette approche idéologique cède le pas à une logique de désengagement sélectif. Les États-Unis n’entendent plus « sauver » le monde ni façonner les régimes politiques étrangers. Ils cherchent avant tout à réduire les coûts, contenir l’influence de leurs rivaux stratégiques – Russie, Chine, Iran – et sécuriser leurs intérêts économiques et sécuritaires essentiels.
Pour le Sahel, cette mutation est lourde de conséquences. Elle ouvre un espace inédit de dialogue avec des États naguère marginalisés ou sanctionnés, mais elle expose aussi à une diplomatie erratique, capable de se retourner brutalement si les intérêts américains ne sont plus perçus comme satisfaits.
Le Sahel face à une Amérique imprévisible
La référence explicite faite par la diplomatie malienne à la Confédération des États du Sahel (AES) souligne que le centre de gravité politique régional s’est déplacé. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ne se définissent plus comme des périphéries de l’ordre sécuritaire occidental, mais comme des acteurs souverains cherchant à recomposer leurs alliances.
Dans ce contexte, l’administration Trump semble adopter une posture ambivalente. D’un côté, elle prend acte de cette réalité nouvelle et semble prête à dialoguer, sans condition idéologique stricte. De l’autre, elle demeure prisonnière d’une logique de rapport de force global, où chaque espace est évalué à l’aune de la compétition entre puissances.
Le risque est que le Sahel ne soit perçu non comme un partenaire à part entière, mais comme une variable d’ajustement dans une géopolitique mondiale redevenue brutale, où les alliances sont réversibles et les engagements fragiles.
Pour les autorités maliennes, cette nouvelle donne peut constituer une fenêtre stratégique. La diplomatie trumpienne, moins moralisatrice, peut offrir un espace de négociation fondé sur le respect mutuel et la reconnaissance des choix souverains, notamment en matière sécuritaire.
Mais cette opportunité est à double tranchant. Car une diplomatie sans idéologie n’est pas une diplomatie sans intérêts. Elle peut se montrer plus franche, mais aussi plus froide. Plus flexible, mais aussi plus volatile. Dans l’univers de Trump, l’amitié n’est jamais acquise, elle se renégocie en permanence.
Le défi sahélien : ne plus être un terrain, mais un acteur
La rencontre de Bamako révèle ainsi une vérité plus large : le Sahel entre dans une phase où il ne peut plus se contenter d’être un espace sur lequel s’exercent des stratégies étrangères. Face à une Amérique trumpienne imprévisible, la seule protection durable réside dans la cohérence régionale, la lisibilité politique et la capacité à définir des intérêts clairs.
La Confédération des États du Sahel apparaît alors moins comme une posture idéologique que comme une tentative de stabilisation stratégique dans un monde redevenu incertain. Dans cette nouvelle ère, la souveraineté ne se proclame pas, elle se négocie, s’organise et se défend.
A.D
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