La corruption progresse là où elle était censée reculer. En une décennie, seuls cinq pays dépassent encore le seuil des 80 points, et même les démocraties montrent des signes inquiétants de décrochage. C’est ce que révèle L’Indice de perception de la corruption (IPC) 2025 de Transparency International, publié le 10 février 2026. À quoi servent les rapports si leurs recommandations restent lettre morte ?
Chaque année, les classements internationaux rappellent que la corruption ne recule pas, elle change de forme et s’installe durablement au cœur des systèmes politiques, y compris dans des démocraties réputées solides. Transparency International en apporte une nouvelle confirmation : le nombre de pays obtenant un score supérieur à 80 est passé de douze il y a dix ans à seulement cinq aujourd’hui. Le recul est net, global et préoccupant.
Les démocraties elles-mêmes reculent
Mais au-delà des chiffres, une question dérangeante s’impose : à quoi servent ces rapports si leurs recommandations restent largement inappliquées ? Depuis plus de vingt ans, la lutte contre la corruption s’est construite autour d’un arsenal d’indicateurs, de stratégies nationales, de plans d’action et de déclarations solennelles. Pourtant, dans de nombreuses régions du monde, la corruption demeure structurelle, parfois même intégrée aux modes ordinaires de gouvernance.
La lutte anticorruption est devenue une industrie du diagnostic. Elle mesure, classe, compare, alerte. Elle produit des données indispensables pour comprendre les mécanismes de prédation des ressources publiques, l’opacité des marchés, la capture de l’État par des intérêts privés. Mais trop souvent, elle s’arrête à cette étape. Le passage du constat à la transformation politique reste fragile, inégal, voire inexistant.
L’IPC 2025 souligne que les démocraties elles-mêmes reculent. Celles-ci étaient pourtant censées constituer des remparts naturels contre la corruption grâce à la séparation des pouvoirs, à la liberté de la presse et à la participation citoyenne. Or, ces contre-pouvoirs s’érodent. La concentration du pouvoir exécutif, la fragilisation des institutions judiciaires et la banalisation des conflits d’intérêts créent un terrain favorable à l’impunité. La corruption n’est plus seulement le problème des régimes autoritaires ; elle devient un symptôme du déclin démocratique.
La corruption, un horizon normalisé
Ce recul n’est pas dû à l’absence de lois. Dans la majorité des pays, les cadres juridiques existent : autorités de contrôle, cours des comptes, agences anticorruption, codes d’éthique. Ce qui manque, c’est la volonté politique de les faire fonctionner réellement. Une institution anticorruption sans indépendance n’est qu’un décor. Une loi sans sanctions effectives est une promesse creuse. La corruption prospère moins par ignorance que par tolérance organisée.
Les rapports annuels ont pourtant une fonction essentielle. Ils rendent visible ce que les pouvoirs cherchent souvent à invisibiliser. Ils permettent aux citoyens, aux journalistes, aux chercheurs de documenter les dérives, de comparer les trajectoires, d’interpeller les gouvernements. Ils sont des outils de mémoire collective contre l’amnésie politique. Mais leur efficacité dépend de l’appropriation sociale et politique de leurs conclusions.
Car un rapport sans suite est une archive morte. Quand les recommandations sont répétées année après année sans être mises en œuvre, elles finissent par perdre leur force morale. Le risque est celui d’une fatigue civique. Tout le monde sait, mais plus personne n’espère. La corruption devient un horizon normalisé, un bruit de fond de la vie publique.
Or la corruption n’est pas un simple dysfonctionnement administratif. Elle est un fait politique. Elle affecte la qualité des services publics, accroît les inégalités, nourrit la défiance envers les institutions et alimente parfois les discours autoritaires. Là où l’État est perçu comme prédateur, la démocratie devient fragile. La corruption est ainsi l’un des moteurs silencieux de la crise mondiale de la représentation.
La lutte anticorruption, une mise en scène de la vertu
La question centrale n’est donc pas celle des méthodes de mesure, mais celle du courage politique. Lutter contre la corruption suppose d’accepter des pertes de pouvoir, des ruptures d’alliances, des conflits avec des élites économiques et administratives. Cela implique de protéger les lanceurs d’alerte, de garantir l’indépendance de la justice, de renforcer la transparence budgétaire et d’ouvrir réellement l’accès à l’information publique. Ce sont des choix coûteux, mais indispensables.
À force de produire des indices sans produire de ruptures, la lutte anticorruption risque de devenir une mise en scène de la vertu. Un théâtre où l’on dénonce sans transformer, où l’on classe sans contraindre, où l’on alerte sans réformer. Un monde obsédé par la mesure du mal, mais hésitant à s’attaquer à ses causes.
Si la corruption est en constante évolution, la réponse ne peut rester figée dans une technocratie du chiffre. Elle doit redevenir un combat politique, social et démocratique. Sans cela, les rapports continueront de s’empiler comme des pierres tombales d’une ambition trahie.
La vraie question n’est donc plus : quel pays a gagné ou perdu quelques points cette année ? Mais : quand la lutte contre la corruption cessera-t-elle d’être un exercice de communication pour devenir une politique de transformation réelle ?
Tant que cette question restera sans réponse, les indices continueront de baisser — et la confiance avec eux.
Chiencoro Diarra
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