Accueil » Blog » A la Une » Alliances africaines : la fin des blocs figés ? 

Alliances africaines : la fin des blocs figés ? 

0 comments 29 views 4 minutes read

Analyse signée par Mikaïlou Cissé, professeur de philosophie au secondaire au Mali, ce décryptage met en lumière les ressorts politiques, stratégiques et symboliques du rapprochement entre Alger et Niamey, révélateur des recompositions géopolitiques en cours au Sahel.

La visite du président nigérien Abdourahamane Tiani à Alger auprès de son homologue Abdelmadjid Tebboune constitue un moment charnière dans la recomposition géopolitique sahélienne. Elle intervient dans un contexte marqué par l’affirmation de l’Alliance des États du Sahel et par la redéfinition progressive des équilibres d’alliance en Afrique de l’Ouest et au Maghreb.

La mise en scène discursive de la rencontre révèle une volonté explicite de normalisation. L’évocation par la partie algérienne de « la fin d’une période inhabituelle de froideur » opère un double geste politique. Elle reconnaît implicitement la crise née de l’incident du drone malien en 2025, tout en la requalifiant comme conjoncturelle. Le terme « inhabituelle » désamorce toute interprétation structurelle de la tension et réinscrit la relation dans une continuité historique présentée comme fraternelle. Cette rhétorique de l’apaisement permet à Alger de préserver son image tout en refermant une séquence diplomatique délicate.

Le socle souverainiste du rapprochement

Du côté nigérien, le rappel du refus algérien de soutenir une intervention militaire extérieure après le changement de régime à Niamey en 2023 inscrit le rapprochement dans le paradigme souverainiste qui fonde la doctrine politique de l’AES. La formule affirmant qu’« aucun Africain ne comprendrait que l’Algérie serve de base pour attaquer un État africain » condense une vision normative articulant non-ingérence, solidarité continentale et légitimité interne. Elle réactive une mémoire récente de pressions extérieures, consolidant ainsi une convergence de principes plutôt qu’un simple alignement circonstanciel.

Au-delà du registre symbolique, la visite repose sur des intérêts matériels structurants. La relance du projet de gazoduc transsaharien introduit une dimension géoéconomique majeure. En intégrant le Niger dans une architecture énergétique reliant l’Afrique subsaharienne à l’espace euro-méditerranéen, ce corridor confère à l’espace AES une profondeur stratégique nouvelle. Il ne s’agit pas seulement d’infrastructures, mais d’un repositionnement dans les flux énergétiques globaux, susceptible de renforcer les marges de manœuvre économiques et diplomatiques des États concernés. 

Parallèlement, la réactivation des mécanismes conjoints de lutte antiterroriste traduit la reconnaissance d’une interdépendance sécuritaire objective. Dans un Sahel traversé par des circulations armées et criminelles, la coopération relève d’un réalisme stratégique : la stabilité ne peut être strictement nationale.

L’AES à l’épreuve de sa maturité politique

C’est cependant au sein de la dynamique interne de l’AES que les effets les plus subtils apparaissent. Devenue confédération, l’Alliance repose sur une solidarité stratégique face aux pressions extérieures qui nient son existence en tant qu’entité politique sahélienne souveraine.

Le rapprochement avec Alger démontre que cette solidarité, née dans la contrainte diplomatique et militaire, dispose de ressources internes pour relancer les partenariats déjà existants sur de nouvelles bases respectant la souveraineté nationale, tout en permettant de renforcer les leviers de la souveraineté économique nationale et celle de la confédération face aux changements qu’impose la dynamique des relations internationales. 

Il affirme qu’une confédération peut articuler coordination collective et initiatives bilatérales, à condition que celles-ci s’inscrivent dans une cohérence d’ensemble. En ce sens, la démarche nigérienne consolide l’évolution de l’AES vers une structure souple, capable d’intégrer la diversification des partenariats sans se figer en bloc rigide.

Diversification des alliances et équilibre stratégique

Cette diversification modifie l’équilibre des influences extérieures. Elle élargit l’horizon relationnel de l’Alliance au-delà de ses partenaires récents et réduit le risque de dépendance exclusive. L’autonomie stratégique collective se nourrit précisément de cette pluralité maîtrisée. Toutefois, la tension constitutive de toute confédération demeure : comment préserver l’unité politique tout en respectant l’autonomie décisionnelle des États membres ? Si les bénéfices économiques et sécuritaires issus de ce rapprochement sont mutualisés dans un cadre concerté, l’AES en sortira renforcée, plus crédible et plus flexible. En revanche, une multiplication d’initiatives non coordonnées pourrait fragiliser la cohésion symbolique et nourrir des perceptions de désalignement interne.

Cette séquence diplomatique révèle ainsi l’entrée de l’espace sahélien dans une phase stratégique. L’enjeu n’est plus seulement de résister collectivement aux pressions extérieures, mais d’organiser la pluralité des trajectoires nationales sans altérer l’unité politique fondatrice. La solidité future de l’AES dépendra de sa capacité à transformer la diversification en levier d’intégration régionale plutôt qu’en facteur de dispersion.

Mikaïlou Cissé


En savoir plus sur Sahel Tribune

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Veuillez laisser un petit commentaire pour nous encourager dans notre dynamique !