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Pourquoi Amadou Hampâté Bâ devrait être enseigné dans les écoles d’administration du Mali

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L’Étrange destin de Wangrin et Oui mon commandant ! ne sont pas de simples romans. Ils sont les traités de déontologie administrative les plus riches jamais écrits sur l’Afrique coloniale — et postcoloniale. En 2026, dans un Mali qui entreprend de refonder son État, les introduire dans les écoles de formation des administrateurs n’est pas un geste nostalgique. C’est une nécessité intellectuelle et morale.

Chaque fois qu’un État africain entreprend de se réformer, il convoque des consultants étrangers, importe des référentiels de bonne gouvernance rédigés à Genève ou à Washington, adopte des manuels de management public conçus pour des administrations qui n’ont rien en commun avec les siennes. Et chaque fois, le résultat est le même : des réformes qui ne tiennent pas parce qu’elles ne parlent pas la langue de ceux à qui elles s’adressent. Au Mali de la Transition, il existe pourtant dans la bibliothèque nationale une réponse — deux réponses, précisément — à la question de comment former des administrateurs ancrés dans leur réalité. Elles s’appellent L’Étrange destin de Wangrin et Oui mon commandant !, et elles portent le nom d’Amadou Hampâté Bâ.

Qui était Hampâté Bâ, et pourquoi cette question n’est pas anodine

Amadou Hampâté Bâ naît en 1900 à Bandiagara, dans ce qui est alors le Soudan français. Il entre dans l’administration coloniale à la fin des années 1920 — commis d’abord, interprète, puis auxiliaire de cercle et agent administratif — et y travaillera pendant vingt ans, jusqu’en 1951, avant d’entamer une carrière internationale qui le mènera à l’UNESCO. Il meurt en 1991 à Abidjan, laissant une œuvre qui est à la fois ethnologie, philosophie, littérature et mémoire.

Ce parcours est essentiel. Hampâté Bâ n’écrit pas sur l’administration africaine depuis l’extérieur — il écrit depuis le dedans. Il a été le subalterne qui traduit, l’intermédiaire qui négocie entre l’administration coloniale et la population, le fonctionnaire qui doit concilier des injonctions contradictoires, obéir à une hiérarchie étrangère et rester loyal à sa communauté. Il a vécu de l’intérieur les tensions, les compromis, les humiliations et les adaptations que demande la fonction publique à celui qui l’exerce dans un contexte postcolonial ou néocolonial. C’est cette expérience vécue, transmutée en littérature, qui fait la valeur irremplaçable de ses deux grands textes administratifs.

L’Étrange destin de Wangrin : le premier traité africain de déontologie administrative

Publié en 1973 chez Union Générale d’Éditions (10/18), L’Étrange destin de Wangrin raconte la vie d’un interprète colonial dont Hampâté Bâ a été le témoin privilégié. Wangrin est un personnage fascinant et ambigu : brillant, polyglotte, rusé, corrompu par moments, généreux à d’autres. Il navigue avec une virtuosité troublante entre le monde des colonisateurs et celui des colonisés, utilisant sa position d’intermédiaire pour accumuler richesses et influence — avant que son destin ne le rattrape.

Ce livre est trop souvent lu comme un roman picaresque. C’est en réalité un traité de déontologie administrative déguisé en récit. Wangrin incarne toutes les tentations qui guettent l’agent de l’État en Afrique : le détournement des ressources publiques au profit du réseau de solidarité familiale, la corruption des procédures au bénéfice du plus offrant, l’usage de la fonction comme instrument de pouvoir personnel. Mais il incarne aussi, à d’autres moments, le serviteur public efficace, qui protège les populations des abus de l’administration coloniale, qui médiatise les conflits, qui traduit non seulement les mots mais les intentions.

Wangrin se décrit comme « le pont entre deux mondes ». Cette métaphore est la description la plus précise qui soit du rôle de l’administrateur africain dans un État postcolonial : celui qui fait le lien entre l’institution formelle héritée de la colonisation et les réalités sociales, culturelles et économiques des populations qu’il est censé servir. Un pont qu’on foule — c’est-à-dire qu’on malmène, qu’on pressurize, qu’on accuse de trahison des deux côtés — mais sans lequel le dialogue entre l’État et ses citoyens est impossible.

Lire Wangrin dans une école d’administration, ce n’est pas enseigner la corruption — c’est enseigner à la reconnaître dans ses formes les plus subtiles, à comprendre les logiques sociales qui la produisent, et à développer l’immunité éthique nécessaire pour ne pas y céder. Aucun cours de déontologie abstraite n’est aussi efficace que ce récit vivant, charnel, drôle et tragique à la fois.

Oui mon commandant ! : les mémoires d’un fonctionnaire qui résiste

Le second texte est d’une nature différente. Oui mon commandant !, publié en 1994 chez Actes Sud dans la collection Babel — second volume des mémoires d’Hampâté Bâ après Amkoullel l’enfant peul (1991) — est un récit autobiographique qui couvre les années 1920 à 1940, la période où l’auteur travaille comme agent de l’administration coloniale française au Mali.

Le titre lui-même est un programme. « Oui mon commandant ! » — la formule de soumission que tout subalterne de l’administration coloniale était censé prononcer, yeux baissés, face à son supérieur blanc. Hampâté Bâ explore avec une subtilité remarquable la manière dont il a appris à dire oui tout en pensant non, à obéir formellement tout en résistant subtilement, à utiliser les règles et les procédures de l’administration coloniale pour protéger les populations africaines contre les abus de cette même administration.

C’est une leçon de gouvernance d’une modernité saisissante. Elle dit : l’obéissance à la hiérarchie n’est pas incompatible avec la loyauté envers les administrés. Elle dit que le fonctionnaire a une marge de manœuvre, même dans les systèmes les plus rigides, pour exercer son jugement moral. Elle dit que la bonne gouvernance n’est pas d’abord une question de procédures — c’est une question de caractère, de valeurs et de sens du service public.

Former un administrateur malien sans lui faire lire Hampâté Bâ, c’est comme former un médecin sans lui enseigner l’anatomie de ses patients.

La refondation administrative au Mali : pourquoi maintenant

Le Mali de la Transition a fait de la refondation de l’État l’une de ses priorités explicites. Le Programme national d’éducation aux valeurs (PNEV), la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, la nouvelle Constitution de 2023 qui co-officialise les langues nationales : autant de signaux d’une volonté de reconstruire les institutions sur des fondements endogènes, ancrés dans les réalités maliennes plutôt que calqués sur des modèles importés.

Cette volonté se heurte à un paradoxe : les institutions de formation des cadres de l’État — l’École nationale d’administration (ENA) de Bamako, l’Institut national de formation des travailleurs sociaux, les écoles de police et de gendarmerie — continuent de former leurs élèves sur des référentiels hérités de la France coloniale et de la coopération internationale postcoloniale. Le droit administratif enseigné est essentiellement le droit administratif français. Les cas pratiques utilisés sont souvent des cas européens. Les auteurs au programme sont des penseurs occidentaux du management public. Hampâté Bâ n’y figure pas, ou marginalement.

Cette lacune n’est pas un détail. Elle dit que la réforme administrative reste, dans sa dimension pédagogique, importée — ce qui est exactement le problème qu’elle est censée résoudre. Comment former des administrateurs capables de comprendre les logiques sociales du Mali, de naviguer entre les normes formelles de l’État et les réalités informelles des communautés, de gérer les conflits d’intérêt entre allégeances familiales et obligations professionnelles, si on ne leur donne pas les outils intellectuels pour penser ces tensions ? Hampâté Bâ est précisément cet outil.

Ce que les deux livres apportent concrètement à la formation administrative

Laissons de côté les généralités sur la richesse culturelle et africaine. Soyons précis sur ce que ces deux textes apportent, concrètement, à la formation d’un administrateur malien du XXIe siècle.

Premier apport : une phénoménologie du conflit d’intérêts. Wangrin est le premier cas d’école africain sur la gestion du conflit entre obligations professionnelles et solidarités communautaires. Un administrateur malien, demain, sera confronté à la demande de son oncle, de son chef de village, de son mentor politique de favoriser son dossier. Wangrin lui montre comment cette logique fonctionne, comment elle se justifie à elle-même, et quel prix elle fait payer — à l’État, aux autres administrés, et finalement à soi-même. C’est un cours de déontologie en chair et en os, impossible à obtenir dans un manuel de droit public.

Deuxième apport : une théorie de l’obéissance et de la résistance éthique. Oui mon commandant ! enseigne que l’obéissance à la hiérarchie ne signifie pas l’abdication du jugement moral. Il illustre, par des exemples concrets et historiquement situés, comment un agent de l’État peut naviguer entre l’obéissance formelle aux règles et la fidélité réelle aux populations qu’il sert. C’est la question centrale du fonctionnaire de terrain dans un État qui entreprend des réformes : comment mettre en œuvre des directives nouvelles dans des contextes où les résistances sont multiples ?

Troisième apport : une ethnographie de l’administration réelle. Les deux textes décrivent avec une précision documentaire les pratiques informelles de l’administration coloniale — et, par extension, postcoloniale. Ils donnent à l’administrateur en formation une grille de lecture de ce que font réellement les administrations africaines, au-delà des organigrammes officiels et des procédures formelles. Cette connaissance de la réalité est la condition préalable à toute réforme.

Proposition concrète : un module Hampâté Bâ dans toutes les écoles d’administration

Cette tribune formule une proposition précise, destinée aux autorités maliennes en charge de la réforme administrative et aux directions des écoles de formation des cadres de l’État.

Premièrement, inscrire L’Étrange destin de Wangrin et Oui mon commandant ! au programme obligatoire de l’École nationale d’administration de Bamako, des instituts de formation de la police et de la gendarmerie ainsi que des Instituts de formation des maîtres, dans des universités, et de l’ensemble des écoles professionnelles formant des agents de l’État. Ces textes devraient être abordés non comme des œuvres littéraires mais comme des cas d’étude en administration publique, commentés par des enseignants formés à cette approche.

Deuxièmement, développer des extraits et des cas pratiques en bambara et dans les principales langues nationales maliennes, afin que la réflexion sur l’éthique administrative atteigne les élèves des formations professionnelles courtes qui ne maîtrisent pas suffisamment le français pour lire les textes originaux. La souveraineté culturelle proclamée par la Transition doit se traduire dans la pédagogie.

Troisièmement, créer, dans chaque école d’administration, une journée annuelle Amadou Hampâté Bâ consacrée à la lecture à voix haute, au débat et à la mise en scène de scènes issues de ses œuvres — une pratique qui ancre la réflexion éthique dans la culture vivante plutôt que dans les procédures abstraites.

Amadou Hampâté Bâ avait coutume de dire qu’en Afrique, « quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». En inscrivant ses œuvres dans la formation des administrateurs maliens, il s’agirait de faire exactement le contraire : rouvrir une bibliothèque que plusieurs décennies de mimétisme institutionnel ont laissée fermée. C’est une des contributions les plus durables que la Transition pourrait faire à la refondation de l’État malien.

F. Togola 


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