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Washington renoue avec la géopolitique du muscle : le Nigeria, nouveau pivot africain du retour américain

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Moins d’un an après son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump redéploie les États-Unis sur le continent africain. La livraison de matériel militaire au Nigeria et les frappes aériennes menées dans le nord du pays traduisent un repositionnement stratégique plus large, où Washington cherche à regagner du terrain face aux puissances montantes que sont la Russie et la Chine.

Le 13 janvier 2026, l’Africom, le commandement des États-Unis pour l’Afrique, a confirmé la livraison de fournitures militaires « essentielles » aux forces nigérianes à Abuja. Une aide présentée comme un « soutien aux opérations de sécurité en cours » contre les groupes armés terroristes. La déclaration, sobre dans la forme, s’inscrit pourtant dans une offensive diplomatique et militaire plus vaste : celle d’un Washington décidé à redevenir un acteur central de la sécurité africaine après plusieurs années de retrait.

Car depuis la reprise du pouvoir par Donald Trump, en janvier 2025, la politique africaine de Washington a été repensée autour d’un axe double : sécurité et influence. Officiellement, il s’agit d’aider les États africains à « combattre le terrorisme et à protéger les chrétiens persécutés ». Officieusement, c’est un moyen de reprendre pied sur un continent où les alliances se redessinent à grande vitesse.

Le Nigeria, nouvel allié de première ligne

Cette réactivation du partenariat militaire avec Abuja n’est pas anodine. Le Nigeria, première puissance démographique et économique du continent, reste un partenaire historique des États-Unis, bien que leurs relations aient connu des tensions sous la présidence Buhari.

Depuis l’arrivée au pouvoir du président Bola Tinubu, les discussions sécuritaires se sont accélérées. L’accord de défense révisé début janvier 2026 prévoit un partage accru du renseignement, l’appui de drones américains de surveillance et la formation de plusieurs unités nigérianes aux opérations anti-insurrectionnelles. En toile de fond, Washington veut éviter que le Nigeria, comme le Sahel, ne bascule davantage vers l’influence russe, qui a trouvé au Mali, au Niger et au Burkina Faso un terrain politique favorable à son implantation.

Les frappes du 25 décembre 2025, menées par des drones américains MQ-9 Reaper dans la forêt de Bauni, dans l’État de Sokoto (nord-ouest), symbolisent ce nouveau niveau d’engagement. Officiellement dirigées contre des combattants affiliés à l’État islamique, elles ont marqué le retour effectif des opérations militaires américaines directes sur le sol africain — un fait inédit depuis la fermeture de certaines bases en 2021.

Trump, la « diplomatie de la foi » et le jeu de puissance

Dans le style qui lui est propre, Donald Trump a justifié cette intensification par des considérations morales et religieuses. En octobre 2025, il accusait les autorités nigérianes de « laxisme » face à un prétendu « génocide des chrétiens » — une affirmation largement démentie par Abuja et les observateurs indépendants.

Mais au-delà du discours, cette rhétorique sert une stratégie claire : mobiliser la base évangélique américaine, tout en légitimant une présence militaire accrue sur un continent perçu comme essentiel à la nouvelle compétition mondiale. En relançant les programmes d’assistance militaire, Trump fait du Nigeria un levier pour contrer à la fois l’influence russe au Sahel et l’expansion économique chinoise en Afrique de l’Ouest.

Un repositionnement global

Le repositionnement américain au Nigeria ne s’inscrit pas en vase clos. Il fait partie d’un virage global observé depuis la réélection de Trump : désengagement partiel d’Europe et du Moyen-Orient, recentrage sur l’Asie et l’Afrique. Les annonces successives — retrait de certaines organisations internationales, réduction du soutien militaire à l’Ukraine, et création d’une « nouvelle flotte africaine » rattachée à l’US Navy — confirment une vision : l’Afrique devient un nouveau front de la rivalité des grandes puissances.

Dans cette optique, Abuja sert de tête de pont à la réaffirmation américaine, après la perte d’influence en Afrique francophone. Là où Moscou a consolidé l’Alliance des États du Sahel (AES) et où Pékin renforce ses positions économiques, Washington choisit une approche plus sélective, en s’appuyant sur des alliés régionaux stratégiques. Le Nigeria à l’ouest, le Kenya à l’est, et l’Afrique du Sud comme pivot diplomatique.

Vers une nouvelle carte des alliances africaines

Cette stratégie n’est toutefois pas sans risques. Si le gouvernement nigérian se félicite du « renforcement de la coopération sécuritaire », certains observateurs à Abuja redoutent une ingérence croissante. D’autres s’interrogent sur la légalité des frappes américaines sur le sol nigérian, menées sans validation publique du Parlement.

Mais du point de vue américain, le pari est clair : plutôt investir dans des partenariats bilatéraux solides que dans des coalitions multilatérales jugées inefficaces, comme l’ONU ou l’Union africaine.

En soutenant militairement le Nigeria, les États-Unis réinvestissent un espace africain en recomposition rapide. La coopération de l’AES (Mali, Niger, Burkina Faso) s’articule autour de Moscou, tandis que les puissances du Golfe — notamment les Émirats et l’Arabie saoudite — accroissent leur influence économique. Dans ce contexte, la manœuvre de Washington traduit un réalignement du rapport de forces mondial, où le continent africain redevient un enjeu stratégique majeur.

L’Afrique n’est plus seulement perçue comme un terrain d’aide au développement, mais comme un théâtre de compétition géopolitique globale, entre influence, ressources et sécurité. Et dans ce jeu de puissances, le Nigeria s’impose, une fois encore, comme le pivot incontournable de la stratégie américaine en Afrique de l’Ouest.

Chiencoro Diarra 


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