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Tribune. Pourquoi la rupture entre Afreximbank et Fitch révèle un fossé plus profond

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Expert en financement du développement fort d’une longue expérience en Afrique subsaharienne, le Dr Macharia Kihuro analyse la rupture entre Afreximbank et Fitch Ratings comme le symptôme d’un désaccord structurel plus profond. Selon lui, ce différend dépasse un simple conflit technique et met en lumière les tensions persistantes entre institutions financières africaines et agences de notation internationales.

Dans une récente déclaration publique, la Banque africaine d’import-export (Afreximbank) a annoncé qu’elle mettrait fin à sa relation avec l’agence de notation Fitch Ratings. La justification de cette décision était particulièrement frappante. La banque a attribué cette décision à sa « ferme conviction que l’exercice de notation de crédit ne reflète plus une bonne compréhension de l’accord constitutif de la banque, de sa mission ou de son mandat ». Elle a en outre souligné que son profil commercial restait « solide, soutenu par des relations solides avec ses actionnaires et les protections juridiques inscrites dans son accord constitutif », qui est un traité signé et ratifié par ses États membres.

La méthodologie de Fitch

Au cœur de ce désaccord se trouve un débat qui couve depuis longtemps : les agences de notation doivent-elles appliquer une méthodologie unique et rigide à toutes les banques, ou leur approche doit-elle être adaptée à la nature spécifique de l’institution ? Plus précisément, une banque commerciale doit-elle être évaluée selon exactement le même cadre qu’une banque multilatérale de développement (BMD) ? Afreximbank soutient que Fitch Ratings n’a pas tenu compte de cette distinction essentielle, produisant une évaluation que la banque considère comme une représentation injuste de sa véritable solvabilité.

La méthodologie de Fitch, telle que décrite dans ses « Critères de notation bancaire », repose sur un cadre en deux parties pour les banques commerciales et les BMD. La première partie est un modèle quantitatif de base (CQM), une formule standardisée qui calcule une « notation de viabilité » à partir d’indicateurs financiers tels que la qualité des actifs et l’adéquation des fonds propres. Ce modèle sert de point d’ancrage initial.

La deuxième partie est le cadre de « notation de soutien », qui évalue le soutien externe. Ici, en théorie, une distinction est faite : pour les BMD telles qu’Afreximbank, le soutien est évalué comme l’engagement collectif et contractuel de ses États membres en vertu de son accord constitutif, qui est considéré comme extrêmement solide et fiable. Pour les BMD de haute qualité, Fitch utilise souvent une approche de « substitution de crédit », en ancrant la notation de la BMD à la solvabilité de ses actionnaires les plus solides.

Les normes de notation mondiales en cause ?

La rupture décisive s’est produite le 28 janvier 2026, lorsque Fitch a abaissé la note d’Afreximbank de « BBB- » à « BB+ », puis a retiré toutes ses notes. Cette décision a fait passer la note de défaut à long terme de l’émetteur dans la catégorie « non-investissement » (« junk »). Afreximbank a réagi de manière décisive en mettant fin à la relation, déclarant qu’elle considérait la méthodologie de l’agence comme erronée, préjudiciable à sa mission et révélatrice d’un préjugé plus général à l’égard des institutions financières africaines.

Cette confrontation oblige à examiner de manière critique les tensions persistantes dans le domaine de la finance mondiale : les méthodologies des agences de notation internationales sont-elles intrinsèquement biaisées à l’encontre des institutions africaines ? Ou bien Afreximbank a-t-elle mal compris le cadre et réagi de manière excessive ? En fin de compte, la question centrale concerne l’impact réel : quelles seront les conséquences de ce différend pour la banque, l’architecture financière du continent et la crédibilité des normes de notation mondiales ?

Afreximbank est-elle un cas isolé ? Absolument pas. Un sentiment ancien et largement répandu en Afrique veut que les méthodologies des « trois grandes » agences de notation (Fitch, Moody’s et S&P) soient systématiquement biaisées, ne tiennent pas compte des contextes régionaux uniques et produisent des notations injustement punitives. Les agences opposent des contre-arguments solides, créant un classique « dialogue de sourds ».

Le fossé entre les évaluations et les réalités

Le Ghana a régulièrement contesté les dégradations de sa note. En 2022, après une série de dégradations au statut de « junk », son gouvernement a suspendu toute collaboration officielle avec les trois grandes agences, les accusant d’actions procycliques qui ont aggravé sa crise de la dette. Il convient de noter que la justification de Fitch pour la récente dégradation de la note d’Afreximbank était fondée sur la restructuration de la dette du Ghana en 2023, appliquant un principe qui lie le risque d’une banque multilatérale de développement à ses États membres.

Le Kenya, le Rwanda, le Nigeria et l’Afrique du Sud ont tous officiellement fait appel des décisions de notation. Parmi les critiques les plus virulentes figure la Banque africaine de développement (BAD), dont l’ancien président, Akinwumi Adesina, a mené une campagne très médiatisée.

Ce débat permet de tirer des enseignements essentiels. Un problème fondamental a été identifié : le fossé persistant entre les évaluations des agences et les réalités des clients, exacerbé par une rupture de la communication. Il ne s’agit pas d’un incident isolé, mais d’un défi à l’échelle du continent.

Une collaboration exemplaire pour plus d’équité et de crédibilité

La voie à suivre exige des mesures concrètes. Les parties prenantes doivent collaborer pour mettre en place un système garantissant à la fois l’équité et la crédibilité de l’évaluation des risques. Cette rupture met en évidence une architecture mondiale qui ne parvient pas à intégrer de manière adéquate les perspectives des marchés émergents. Cette friction doit désormais catalyser un véritable dialogue, conduisant à des méthodologies mutuellement acceptées.

En outre, une action collective est essentielle. Par l’intermédiaire de l’Union africaine ou d’autres plateformes panafricaines, un bloc unifié devrait négocier des critères adaptés et rendus publics pour les banques multilatérales de développement africaines et les États souverains dotés d’une gouvernance solide, en exigeant la clarté sur la manière dont les facteurs qualitatifs sont notés.

Dr Macharia Kihuro (PhD).


Mention éditoriale :

Chapô et intertitres de la rédaction.


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