Le calendrier a parfois des ironies troublantes. Mars 2025, un mois où l’ascèse du corps et la révolte des consciences s’entremêlent. D’un côté, le Ramadan, mois de jeûne, d’introspection et de discipline spirituelle pour plus d’un milliard et demi de croyants. De l’autre, le 8 mars, journée des droits des femmes, ce rappel que l’émancipation ne se décrète pas et que, pour des millions de femmes, la justice demeure un combat quotidien. Foi et revendication, ascèse et lutte : deux chemins, une même quête.
Dans les rues poussiéreuses de Bamako, Niamey ou Ouagadougou, où les traditions millénaires s’entrechoquent avec les revendications d’une modernité en marche, ce croisement interroge. Comment conjuguer l’épreuve du jeûne avec celle de la lutte sociale ? Comment trouver, dans l’abstinence imposée par la religion, un écho aux privations structurelles subies par celles qui, dès l’aube, préparent le repas des autres avant de penser au leur ?
Car si le Ramadan et la Journée des droits des femmes ont un point commun, c’est bien la résilience. Le dépassement de soi.
Le poids du jeûne, le fardeau du quotidien
Le jeûne est une épreuve spirituelle, une école de patience qui enseigne que la privation peut être une voie d’élévation, un retour à l’essentiel dans un monde saturé de superflu. Mais il serait naïf d’ignorer qu’il pèse d’un poids plus lourd sur certaines épaules.
Dans le Sahel, où les économies informelles dictent le rythme des journées, où l’eau et l’électricité sont des denrées aléatoires, où la subsistance passe souvent par le travail de rue, les femmes portent en silence la logistique du Ramadan. Elles sont dans les marchés, dans les cuisines, dans les champs, dans les administrations, toujours en première ligne, toujours invisibles. Dans bien des foyers, les hommes rompent le jeûne d’un geste assuré, tandis que leurs épouses, leurs sœurs ou leurs mères s’affairent encore autour des plats fumants.
Et pourtant, il n’y a pas de spiritualité authentique sans justice, pas d’élévation sans équité.
Un héritage de luttes oubliées
L’histoire africaine regorge de femmes combattantes, trop souvent effacées des récits officiels. Funmilayo Ransome-Kuti, pionnière du féminisme nigérian, qui fut la première femme à conduire une voiture et à mener une insurrection contre le colonialisme britannique. On la surnommait souvent la « Lionne de Lisabi ». Aoua Keïta, première femme députée du Mali indépendant, qui dénonçait déjà dans les années 1960 le poids des coutumes sur l’émancipation des femmes sahéliennes.
Le 8 mars, au-delà des slogans et des discours officiels, devrait être un hommage à ces femmes de l’ombre qui, du Sénégal au Tchad, ont façonné l’histoire malgré les carcans imposés par la société, la famille, parfois même par la religion.
Foi et engagement : l’un ne va pas sans l’autre
Les théologiens progressistes l’affirment : le message du Ramadan n’a jamais été celui de la soumission, mais celui du partage, de la fraternité, de l’effort pour bâtir un monde plus juste. Et que réclament les femmes du Sahel, sinon ces mêmes valeurs ?
Cette année, alors que le mois sacré du Ramadan commence sous le signe du 8 mars, et s’achèvera avec l’Aïd al-Fitr, il serait bon de se souvenir que la prière n’exempte pas du combat, que la foi ne saurait être une résignation.
Les pays sahéliens, longtemps influencés par des lectures rigoristes de la religion importées du Golfe, voient émerger une nouvelle génération d’intellectuelles musulmanes, qui défendent un Islam du juste équilibre, entre spiritualité et progrès social.
À l’heure où les nations du Sahel aspirent à une autonomie politique et militaire avec la Confédération AES, pourquoi ne pas revendiquer aussi une autonomie intellectuelle, où la modernité ne serait pas vue comme une menace, mais comme une évolution naturelle de la société ?
Un Sahel en quête de justice
Le 8 mars 2025, dans les mosquées, dans les rues, dans les réunions d’associations, dans les radios communautaires, les femmes du Sahel rappelleront que leur combat n’est pas un caprice occidental, mais une nécessité africaine.
Elles rappelleront aussi que le véritable renoncement n’est pas celui du jeûne, mais celui d’une conscience qui détourne le regard des injustices.
Que ce mois soit donc celui du double engagement : celui du cœur et celui de l’esprit.
Car si la foi est un refuge, elle ne doit jamais être un prétexte à l’oubli.
Chiencoro Diarra
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