Dans la capitale malienne, Bamako, les bars et certains lieux des loisirs sont souvent perçus comme des foyers de désordre et de nuisances. Leur multiplication inquiète de nombreux habitants qui dénoncent le bruit, les attroupements et les comportements jugés inappropriés. Ces lieux sont associés à une perte de repères sociaux et à une dégradation de la tranquillité des quartiers. Pour beaucoup de riverains, ils incarnent davantage un problème qu’un espace de convivialité, nourrissant méfiance et critiques persistantes dans la capitale.
Au Mali, le secteur des loisirs et de l’hébergement connaît une concentration marquée à Bamako. La capitale malienne compte 629 hôtels, et 449 bars-restaurants/pâtisseries, selon les données officielles issues d’une étude réalisée en 2014 intitulée « Rôle du partenariat public privé pour le développement du secteur du tourisme au Mali ». Plus de dix ans plus tard, ces données peuvent être en augmentation.
Plus difficile à quantifier, le secteur des salons de massage s’inscrit pourtant dans cette dynamique. Concentrés dans les quartiers centraux et résidentiels, ces établissements – souvent absents des statistiques officielles – prolifèrent à la faveur d’annonces en ligne et d’un bouche-à-oreille efficace.
Ces bars de quartier et salons proposant des prestations de « bien-être » aux contours parfois flous. Bamako voit donc émerger un écosystème de loisirs qui alimente à la fois l’économie urbaine et les controverses sociales.
La nuit, entre agitation et excès
Les constats révélés mettent en lumière des perceptions divergentes. Une partie de la population tolère ces établissements comme une composante de la vie urbaine, tandis que d’autres les considèrent comme une menace pour la stabilité sociale. Les critiques portent sur les nuisances sonores, les attroupements et les comportements jugés immoraux. Cette diversité d’opinions traduit une tension persistante entre ceux qui voient ces lieux comme une échappatoire et ceux qui les rejettent comme une source de perturbations quotidiennes.
Vers 21 heures souvent même plutôt à 18 heures, les bars commencent à se remplir, attirant une clientèle variée. Au quartier Baco Djiroconi Golf, ils sont nombreux ces établissements où éclats de voix et rires résonnent, séduisant une jeunesse qui vient prolonger ses soirées. Après avoir observé l’ambiance, nous croisons un habitué devant Arobase Night-Club qui raconte son expérience. « Je viens régulièrement pour me détendre. Ici, je retrouve mes amis et je profite de la nuit sans contrainte », nous confie M.T, la quarantaine rencontrée à la sortie.
À quelques pas d’Arobase, Manhattan Night-Club attire aussi une clientèle différente. Les attroupements devant l’entrée et les conversations bruyantes donnent le ton. L’endroit est connu pour ses soirées animées et sa capacité à rassembler des groupes variés. Devant l’établissement, un jeune homme accepte de partager son ressenti. « J’aime venir ici parce que c’est un lieu vivant. On y croise du monde et on partage des moments agréables », raconte, L.D, un client fidèle de Manhattan d’une vingtaine d’années.
Réputation controversée et ambiance festive
Certains espaces sont réputés pour leur ouverture permanente et leur fréquentation discrète. C’est le cas du Bar-Restaurant et chambres dites « secrètes » Paradou, toujours à Baco Djicoroni Golf où les clients s’y retrouvent dans une atmosphère feutrée, loin des regards indiscrets. Devant l’entrée, un homme nous explique ce qui le pousse à venir. « Je viens pour boire un verre et discuter. Pour moi, c’est un lieu comme les autres, un espace de détente accessible à toute heure », raconte un D.B, un quinquagénaire rencontré sur place.
Un peu plus loin, une femme mariée dans la trentaine s’avance timidement, le visage partiellement couvert pour ne pas être reconnue. Elle accepte quand même de partager son ressenti, consciente de la discrétion nécessaire, mais décide de rester sous l’anonymat. « Je viens en cachette, car je sais que cela choque. Pourtant, ces endroits me permettent de trouver une liberté que je n’ai pas ailleurs », témoigne-t-elle.
Discrétion et quête de liberté
À partir de 23 heures, certains lieux comme Brique Rouge au Golf, deviennent des points de rendez-vous incontournables. Les clients y viennent pour boire, se détendre et profiter de la compagnie disponible. L’ambiance est marquée par les discussions animées et les éclats de voix. À l’intérieur, un habitué accepte de nous parler. « Ici, chacun vient chercher ce qu’il veut selon ses envies », confie J.P.D croisé dans la salle principale.
Les responsables affirment répondre à une demande réelle. L’établissement attire une clientèle variée et reste ouvert jusque tard dans la nuit. Devant le comptoir, le gérant, F.K, d’origine ivoirienne, nous explique son rôle. « Nous accueillons une clientèle variée et nous faisons en sorte que chacun se sente à l’aise », explique-t-il.
Espaces nocturnes et diversité des attentes
Comme à Baco Djicoroni Golf, d’autres établissements dont l’hôtel Dragon 2 de Faladié, accueillent une clientèle variée, parmi laquelle des femmes mariées venues partager un moment discret. Certaines se masquent pour ne pas être reconnues, cherchant à préserver leur image sociale. Devant l’entrée de Dragon 2, une femme mariée d’environ la quarantaine, accepte de témoigner. « Je viens car mon mari est absent, mais je sais que cela choque. Ces lieux me permettent de respirer », nous confie une S.B.
Les gérants insistent sur la convivialité et la discrétion qu’ils offrent à leurs clients. Sous le Comptoir à l’accueil, O.K, l’un d’eux nous explique sa vision. « Nous offrons un espace de détente et de convivialité. Notre objectif est de satisfaire nos clients et de maintenir une ambiance respectueuse », souligne-t-il.
Convivialité et discrétion assumées
Certains établissements situés en bordure de route comme l’hôtel Fleur de Thé qui se situe à une dizaine de mètres d’Arobase Night-Club au Golf et géré par un couple chinois, sont réputés pour leur fréquentation discrète et leur ouverture permanente. Chaque nuit, la devanture se transforme en véritable parking improvisé, envahi par une marée de motos et de véhicules. Un soir, aux environs de 20heures, nous avons approché un client qui a accepté de partager son expérience. « Je viens parce que c’est ouvert à toute heure. On peut boire tranquillement et discuter sans être dérangé », explique B.C, un quinquagénaire attablé en pleine conversation avec une jeune dame.
Les employés jouent un rôle essentiel. Ils assurent la discrétion et veillent à répondre aux attentes des clients. Dans le Bar-Restaurant de l’hôtel Fleur de Thé, nous rencontrons A.M.K, une jeune serveuse qui nous confie son quotidien. « Nous travaillons dans la discrétion. Certains clients viennent pour un simple verre, d’autres pour des moments plus personnels. Mais nous faisons notre travail et nous voulons être respectés », raconte-t-il.
A Kalaban Coura, certains lieux dont le Bar Togouna restent des espaces de rencontre appréciés par une partie de la jeunesse. L’ambiance est marquée par les discussions animées et les éclats de voix. Devant l’entrée, un jeune homme accepte de nous parler. « Je viens pour retrouver mes amis. C’est un lieu simple et convivial. Ici, chacun se sent libre de profiter de la nuit », déclare A.K., la vingtaine.
Les salons de massage et leurs zones d’ombre
Dans plusieurs quartiers de la capitale malienne, Bamako, les salons de massage connaissent une expansion rapide, aux côtés des bars et autres lieux de loisirs. Officiellement présentés comme des espaces de détente et de soins corporels, certains établissements élargissent au-delà du cadre classique. A Baco Dicoroni ACI, nos recherches nous ont conduit vers « Nikau Massage », une praticienne d’origine sénégalaise qui, outre au salon, reçoit aussi chez elle, propose des prestations à domicile, avec une possibilité de proroger le service jusqu’à l’hôtel. F.D affectueusement appelée « Nikau Massage » affirme : « Je m’adapte aux besoins des clients, qu’ils souhaitent un massage classique ou qu’ils préfèrent un cadre plus discret, y compris à l’hôtel ».
Cette flexibilité attire une clientèle variée, composée aussi bien que de personnes en quête de détente traditionnelle que de clients recherchant un cadre plus confidentiel. « Ce qui me plaît, c’est la liberté de choisir. Je peux décider du lieu, du type de massage et opter pour un cadre plus intime chez elle, à domicile et même à l’hôtel. Cette flexibilité me rassure et me donne envie de revenir », témoigne K.S., un client rencontré chez Nikau Massage.
Vers une réflexion collective
Entre bars, hôtels discrets et salons de massage, Bamako voit se multiplier des espaces dont l’image officielle de convivialité et de détente cache souvent des pratiques ambiguës. Derrière les façades rassurantes, ces lieux deviennent parfois des foyers de dérives sociales, alimentant la débauche et exposant les jeunes générations à des influences nocives.
Face à cette réalité, l’inaction ne peut plus être une option. Il apparaît nécessaire que les autorités locales renforcent leur vigilance et mettent en place des mesures adaptées pour encadrer ces espaces. Sans mesures fermes, ces espaces continueront à fragiliser la cohésion sociale et à détourner leur vocation première de loisirs et de bien-être.
Ibrahim Kalifa Djitteye
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